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American Psycho


American Psycho Année : 2000

Titre original : American Psycho

Réalisateur : Mary Harron

Wall Street, dans les années quatre-vingts. Patrick Bateman est l'un des nombreux cadres de Pierce & Pierce, une entreprise spécialisée dans la finance et la spéculation. Parallèlement à son ennuyeuse vie de bureau, rythmée par les messages de sa timide secrétaire, les sorties mondaines et la compétition constante qui l'oppose à ses clones de collègues par le biais de cartes de visite hors normes et de costumes hors de prix, notre héros, tel un Jack l'Eventreur des temps modernes, assouvit des pulsions meurtrières inavouables en assassinant sauvagement mendiants et prostituées en toute impunité. Las, sa folie, si bien dissumulée jusque-là par une apparence des plus lisses, résultat de soins corporels excessifs et de nombreux exercices de musculation faits devant le film Massacre à la tronçonneuse, finit par percer le voile de son visage inexpressif, le poussant un soir à découper à coups de hache l'un de ses propres collègues, Paul Allen, dont il enviait le statut social et la possibilité qu'il avait d'obtenir des réservations au Dorcia sans difficulté. Pris dès lors dans le tourbillon d'une spirale infernale, qui le mènera jusque dans les abysses de sa psyché tourmentée pour enfin le placer face au vide constitutif de son existence, Patrick Bateman s'enfonce au coeur des ténèbres pour y découvrir, après une explosion paroxystique de cruauté sanguinaire, qu'il n'est peut-être pas aussi fou qu'il le pensait - ou, du moins, que sa psychose fantasmée n'est peut-être pas celle dont il se pensait la victime. Chute, inutile d'en dire plus ici.

Avec cette adaptation d'un roman de Bret Easton Ellis, Mary Harron nous propose une belle réalisation sous forme de satire sociale quelque peu dérangeante à l'humour grotesque, à laquelle on pourra reprocher certaines ellipses, impardonnables compte tenu du propos (dans le but unique d'éviter la censure ?), mais qui n'en possède pas moins un grand nombre de qualités, l'impressionnante interprétation de Christian Bale dans le rôle de Patrick Bateman n'étant pas des moindres. Nous allons voir, au cours des lignes qui suivent, que Mary Harron, loin de se contenter de nous livrer un énième thriller qui broderait sur des thèmes usés jusqu'à la corde, se donne ici pour ambition, non seulement de critiquer le mode de vie d'une certaine élite, mais également de mettre en images une réflexion pertinente sur le statut de la fiction dans notre quotidien, de nous montrer combien nous sommes tous, à des degrés différents bien entendu, des Patrick Bateman en puissance, tous plus ou moins fous, tous plus ou moins psychotiques, tous plus ou moins pris au piège des fantômes de nos fantasmes dans un monde où tout n'est plus que surface et transparence.

Pour commencer, revenons sur l'aspect satirique de American Psycho. Comme dit plus haut, la réalisatrice entend dans son film nous montrer l'envers des corps et du décors d'une minorité mondaine issue du milieu des finances : ces hommes tous semblables, qu'elle fait se croiser, s'entrecroiser et se regarder parfois avec méfiance et mépris, sont les héros d'une certaine société, celle des années quatre-vingts, des années Bush et Reagan plus précisément, des héros qui sont parvenus à atteindre, au prix d'efforts incommensurables accomplis sur eux-mêmes, le rêve américain - vidés de leur substance. Contraints de se soumettre à certaines règles de vie, d'obéir aux impératifs socio-professionnels qu'ils s'imposent entre eux par un effet de groupe et de pression sociale pesant, ces hommes, qui cherchent tous à s'intégrer dans ce monde du mieux qu'ils peuvent - "I want to fit in", comme le dit Bateman -, en sont à se différencier les uns des autres par d'infimes détails. Portant des costumes en tous points ou presque identiques, ils comparent les textures et les marques. Tous dotés du même porte-cartes, ils se distinguent néanmoins par la qualité du lettrage et de l'impression de leurs cartes de visites - toutes identiques elles aussi -, pour faire, c'est le cas de le dire, forte impression. Cette obsession du détail, preuve s'il en est que ces messieurs n'ont finalement rien d'autre à faire et probablement plus grand-chose dans le cerveau, se retrouve dans le quotidien d'un individu pris à part, Patrick Bateman, dont Mary Harron choisit de nous présenter le point de vue : tous les jours, il se masque - tel Batman ? D'où son nom de famille, Bateman ? - le visage et le corps avec méticulosité, prenant soin de ne négliger aucune partie, de muscler chaque membre et de s'ôter toute expression faciale afin d'être parfaitement lisse, à l'image de son appartement, cossu, vide et d'un blanc immaculé. Hélas, il se trouve sous la surface un autre monde, enténébré, sombre et qui se fait le reflet inversé de cet univers propret de concurrence et d'apparences polies et polissées.

Et ce monde, c'est celui du Patrick Bateman nocturne. Celui qui sort la nuit pour assassiner de pauvres hères sans défense, apaiser ses tensions par l'effroyable frisson que provoquent en lui le sexe et le meurtre. De la sorte il décharge et se décharge, entre parties de jambes en l'air à la façon des acteurs pornographiques qu'il admire et massacres sanguinaires à la façon des tueurs en série qu'il adule. Comme tout serial killer et serial niqueur qui se respecte, il a ses codes, ses rituels, et possède un certain sens du spectacle et du spectaculaire. En contrepoint de ses activités diurnes, Bateman, soucieux d'oublier combien son existence est dénuée d'intérêt - ce que ne manque pas de lui faire remarquer une demoiselle qu'il convoite lors d'une soirée -, laisse libre cours à ses fantasmes en les mettant en scène à l'aide d'outils de torture et de morceaux de musique soigneusement choisis, l'ultime jouissance résidant pour lui dans les films qu'il tourne de ses exploits sexuels et criminels, quand il ne pousse pas le vice jusqu'à se regarder dans un miroir alors qu'il s'accouple avec deux prostituées de manière plus que sportive, en tentant de reproduire, peut-être, une célèbre scène d'Orange Mécanique (1971, Stanley Kubrick). Car sa vie, qui n'est finalement elle-même que représentation, ne vaut qu'en tant qu'elle est re-présentée. Qu'en tant qu'elle devient fiction. Qu'en tant qu'elle est racontée - d'où la voix off. Bateman, grand metteur en scène (comme Norman Bates, Freddy Krueger ou les tueurs de la série des Scream avant lui), croit donc pouvoir tout tout contrôler par ses mises en scène de mises à mort minutées avec précision. Mais il en oublie que la seule chose qu'il a le pouvoir de contrôler, c'est son imagination, c'est-à-dire la façon dont il se représente les choses. Or, c'est à ses dépens qu'il apprendra, tout comme le spectateur, que c'est bien là la seule action qu'il ait jamais accomplie : sous la surface régulière de sa vie de rêve ne se cache par conséquent rien d'autre que les rêves qui constituent sa vie. Bateman n'est pas un tueur. Il ne mène pas une double vie. Non. Bateman n'est rien d'autre que ce qu'il prétend prétendre être. C'est-à-dire rien. Et c'est d'ailleurs ce mot, si fréquemment prononcé dans Le Roi Lear de Shakespeare (la référence n'étant pas ici le fruit du hasard), qui sera son dernier : "nothing".

Mais alors, pourra-t-on se demander ici, pourquoi nous raconter cette histoire comme s'il n'en connaissait pas déjà le dénouement ? Eh bien, c'est que Bateman, tout comme sa créatrice, Mary Harron, est, à l'instar du narrateur du Lolita de Nabokov, un grand manipulateur. Du début à la fin, soucieux peut-être de nous préparer à l'épiphanie dernière, il nous mène en bateau, fait, comme on dit, son intéressant, en se montrant, scène culte s'il en est, dans les couloirs d'un hôtel immense et vide, courant nu, tronçonneuse à la main, prêt à en découdre avec une pute qu'il vient tout juste de troncher et qui tente à présent de le fuir ; ou bien encore, grand prince, se refusant à tuer sa fidèle secrétaire, secrètement amoureuse de lui, non sans nous avoir au préalable fait espérer que, celle-là, il ne lui donnerait point la mort - ce qui en dit long sur la position délicate dans laquelle il place constamment son public -, n'omettant point de jouer sans cesse, au passage, la carte de la surenchère, si bien que le spectateur finit tout de même par avoir quelques doutes, surtout lorsqu'il voit son anti-héros faire exploser, avec une simple balle de revolver, une voiture de police. Toujours plus cinglé, toujours plus sanglant. Les effusions de sang - qui ne se trouvent, ô crime inexpiable, pas à l'écran - prennent la forme d'orgasmes démesurés. Jusqu'à ce que tout retombe. Que la vérité surgisse enfin : tout cela n'était que pure invention, que pure fiction, nous avoue Patrick Bateman indirectement. Pathétique, il confesse que toute cette histoire ne rime à rien, qu'elle n'a, tout comme son existence tout entière, pas de sens, de sorte que dès lors, paradoxalement, prennent sens tous ces plans où la réalisatrice nous le montrait le visage flou, masqué par les ténèbres, non pas du mal, mais de l'anonymat. Bateman ne serait au final qu'un citoyen comme les autres, exerçant une profession plus ou moins inutile dans une société qui tourne en rond et qui, par conséquent, ne tourne pas rond. Il est grand temps temps d'arrêter de se raconter des histoires.

En conclusion, malgré quelques ellipses incompréhensibles, American Psycho, dont le montage est fort bien rythmé, les plans, souvent jolis et surtout astucieux, et la bande originale, en parfaite adéquation - surtout lorsqu'elle se fait ironique - avec l'ensemble du film, s'avère être une oeuvre intelligente et surprenante, intéressante à bien des égards et prégnante d'une réflexion douloureuse sur la façon dont nous vivons nos vies, devenues interchangeables, accros que nous sommes à cette drogue que l'on appelle fiction et qui se peut trouver sous diverses formes au sein de notre si belle société du spectacle : films, bandes dessinées, romans, pièces de théâtre, essais, jeux vidéo, chansons ou bien encore discours politiques, tout est bon pour se convaincre qu'il est possible de contrôler le monde réel, de le faire ployer sous le poids de nos rêves. Or, la mort est toujours là pour nous ramener à la raison - ou nous la faire perdre.

Note : 8.5/10


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