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Au bout du labyrinthe


Au bout du labyrinthe Année : 1970

Titre original : A Maze of Death

Auteur : Philip K. Dick

Dans le futur, un petit groupe d'hommes et de femmes aux compétences et personnalités multiples se voit confier une mission sur la planète Delmak-O. Las, à leur arrivée, nul ne semble être en mesure de leur dire en quoi consiste cette soi-disant mission. Dans l'incapacité totale de repartir, égarés sur un territoire hostile et soucieux de ne pas disparaître sans connaître la raison de leur présence en ces lieux, les voyageurs tentent en vain de trouver un moyen de communiquer avec leurs supérieurs hiérarchiques - ou Dieu. Pour toute réponse, le vide intersidéral et le silence des astres. Il faut vite trouver une solution, cependant, car les membres du groupe meurent les uns après les autres sans logique apparente. Se pourrait-il qu'ils soient les cobayes d'une expérience scientifique inédite ? Ou bien s'agit-il d'une menace extra-terrestre ? A moins que ces hommes et ces femmes ne soient tout simplement en train de s'entretuer ? Des psychopathes qu'on aurait tenté de soigner par le truchement d'une méthode révolutionnaire ? Seule l'exploration de la planète Delmak-O leur permettra de le découvrir avant - avant leur ultime réveil. Car oui, tout cela n'était qu'un rêve, une illusion générée par l'ordinateur de bord du Persus 9, le vaisseau spatial sur lequel ils se trouvent tous depuis des lustres suite à un dysfonctionnement du système de navigation, flottant seuls à la dérive au coeur de l'éther sans la moindre destination sinon la mort.

Une fois n'est pas coutume, Philip K. Dick explore les tréfonds de notre humanité ridicule en jouant et se jouant de notre éternelle quête de sens. Perdus dans le labyrinthe de la vie, dont l'issue n'est autre que notre fin prochaine et surtout certaine, nous errons dans ces dimensions d'espace et de temps qui caractérisent la matière au sein de l'univers, cherchant désespérément, parce que nous sommes intrinsèquement incapables de concevoir le monde autrement que sous la forme d'une succession de causes et de conséquences ininterrompue, le sens de notre existence. L'élaboration sans cesse renouvelée de cette téléologie n'a de cesse de nous mener de nous-mêmes à nous-mêmes, nous faisant passer d'une fiction à une autre au gré de nos découvertes et de l'effondrement des différents systèmes de représentations qui jalonnent notre parcours sur Terre. Il n'est pas en ce monde de fiction qui ne se brise tel un miroir face à la réalité de notre condition. Tels les survivants du Persus 9, nous cherchons à comprendre ce qui ne peut l'être et menons malgré tout l'enquête, encore et toujours. Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Nul ne le sait.

Ce n'est donc pas un hasard si Au bout du labyrinthe prend parfois la forme d'un roman policier teinté de mysticisme et de philosophie, délaissant la science-fiction comme pour nous rappeler qu'il ne s'agit là que d'un prétexte. Un moyen de nous mettre sur la voie d'une réflexion plus essentielle et plus profonde sur l'être humain - sur nous-mêmes. A voir ces voyageurs se battre et se débattre dans un monde en apparence dépourvu de toute logique, le lecteur se rend compte que ce qui les définit avant tout, c'est justement leur volonté de se définir et d'interpréter à leur manière propre l'environnement dans lequel ils évoluent. Cette volonté, c'est une volonté de toute-puissance constamment frustrée par le contact avec le réel et la friction de ces fictions dont naît, pour chacun, l'illusion de contrôle. Je rêve donc je suis, pense-t-on. Je suis, donc je rêve, nous rappelle Philip K. Dick. Et ce rêve se matérialise ici sous la forme d'un immense bâtiment qui s'éloigne lorsqu'on tente de s'en approcher. Toujours plus loin, toujours plus inaccessible. Pourtant, les protagonistes parviendront à force de persévérance au pied dudit bâtiment au terme d'un long et périlleux périple, pour s'apercevoir enfin qu'il est hélas impossible de le percevoir tel qu'il est. Tous, en effet, le voient d'une manière différente, ce dernier se faisant chaque fois le reflet de leurs obsessions les plus sombres.

Peut-être les survivants sont-ils tous devenus fous. Ils finissent d'ailleurs plus ou moins par tenter de s'entretuer, la mort étant manifestement la seule issue possible. A leur réveil sur le Persus 9, les voyageurs comprennent, le temps d'une bien éphémère épiphanie, ce qu'ils ont toujours su : s'ils s'enferment régulièrement dans des fictions générées par l'ordinateur de bord en fonction de leurs désirs individuels et collectifs, c'est pour ne pas perdre la raison, ou plutôt pour ne pas avoir à se rendre compte un jour qu'il n'y a jamais eu de raison. Jamais. Nulle part. Au bout du labyrinthe, il n'y a rien d'autre que la mort. Alors, plutôt que l'agressivité, le meurtre et la folie dans laquelle sombrerait tout individu normalement constitué dans de pareilles circonstances, mieux vaut donc se réfugier dans le livre de Spectowsky, ce livre des livres qu'ils viennent d'inventer sur la planète Delmak-O pour donner un sens à leur existence, un livre dont l'auteur, un prophète, porte un nom pour le moins éloquent : Spectowsky. Spectre (dont l'étymologie nous ramène évidemment au regard, et donc à la perception, par le latin specio, qui signifie regarder). O (lettre circulaire dont le centre est malheureusement vide - de sens ?). Sky (ciel, en anglais). Aux cieux le fantôme creux que nous inspirent nos fantasmes les plus fous. Rêvons donc, rêvons tant que nous sommes en vi(d)e, car il n'est rien d'autre en réalité que nous ne puissions faire. A moins qu'il ne s'agisse, là encore, que d'une fiction ? Et les passagers de retourner dans les bras de Morphée pour un long sommeil.

Pour conclure, Au bout du labyrinthe n'est sans doute pas le plus grand livre du maître mais, comme nous avons pu le voir, il est tout entier traversé par les thèmes dickiens traditionnels et la question que l'auteur semble n'avoir jamais cessé de se poser au cours de son existence : qu'est-ce qui fait de nous des hommes ? Qu'est-ce qui nous distingue des autres espèces animales ? Et surtout, pourquoi demandons-nous toujours pourquoi ? Comme à son habitude, Philip K. Dick parvient à mettre en abyme son histoire en en faisant un système de poupées russes au sein duquel il est difficile de savoir à quel niveau de réalité se situent l'intrigue principale (autrement dit l'exploration de la planète Delmak-O) et celle dans laquelle elle se trouve enchâssée (le voyage à bord du Persus 9), de sorte que le tout forme un labyrinthe inextricable, un cercle dont il impossible de connaître, à l'instar du récit de notre présence humaine, ni le début, ni la fin.


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