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Diary of the Dead - Chronique des morts-vivants


Diary of the Dead - Chronique des morts-vivants Année : 2007

Titre original : Diary of the Dead

Réalisateur : George A. Romero

Alors qu'ils tournent leur film de fin d'études, très fortement inspiré des séries B des années 1930, Jason Creed, Debra Moynihan, leur professeur et plusieurs autres étudiants se retrouvent soudain plongés dans l'horreur bien réelle d'une invasion de morts-vivants. Jason Creed, dont le voeu le plus cher était à l'origine de réaliser un documentaire, saisit l'occasion pour tenter d'apporter au monde un regard objectif sur une situation qui semble échapper à tout contrôle, tandis que des informations contradictoires, Internet et profusion des sources obligent, sèment la confusion dans les esprits. C'est alors que commence pour le groupe de jeunes cinéastes et leur mentor un périple non dénué de périls à travers les Etats-Unis, en quête d'une indicible vérité.

Lorsque le grand George A. Romero, réalisateur, entre autres, de La Nuit des morts-vivants (1968) et du Crépuscule des morts-vivants (1978), décide à son tour d'utiliser, à l'occasion du cinquième opus de sa célébrissime saga, la caméra comme un personnage à part entière de son histoire, cela ne peut avoir pour résultat qu'une réflexion corrosive sur le statut de l'image et de la représentation dans notre société, le tout sous la forme d'un cours de cinéma pour le moins cynique, pour ne pas dire joyeusement pessimiste. Ce n'est donc pas un hasard si l'un des protagonistes se trouve justement être un professeur de cinéma sur le déclin, visiblement dépressif, alcoolique et marqué par l'horreur de la guerre, pour qui flinguer n'est pas plus difficile que filmer - il joue d'ailleurs sur le verbe anglais to shoot, qui désigne à la fois les deux actions -, tout comme ce n'est pas un hasard si ce professeur est accompagné d'un groupe d'étudiants fascinés par les images et leur pouvoir. Alors qu'il aurait pu se contenter de faire un nouveau Rec, nous allons voir, au cours des lignes qui suivent, que George A. Romero, une fois n'est pas coutume, nous propose ici une oeuvre tout à la fois sombre et pleine d'un humour somme toute assez dérangeant, qui, sous prétexte d'offrir au public un énième film d'horreur sur le thème désormais classique de l'invasion de morts-vivants (invention, rappelons-le, de George A. Romero lui-même), nous ramène aux origines du genre pour nous amener, in fine, après tours et détours, à ne plus voir les images d'horreur qui défilent à l'écran que pour ce qu'elles sont : un reflet moribond de ce que nous sommes, de l'attrait morbide que nous éprouvons à l'égard de ces images qui nous égarent. Car tout ce que montre une image d'horreur, ce n'est jamais, après tout, que l'horreur de l'image.

Le retour aux sources que nous mentionnâmes plus haut se manifeste dès les premières minutes : point de situation pré-existante lorsque le film commence, comme dans Le Crépuscule des morts-vivants (1978), Le Jour des morts-vivants (1985) et le plus récent Territoire des morts (2004) ; non, c'est ici sous l'oeil avide de la caméra d'un journaliste que les premiers morts se lèvent, comme si le simple fait de les filmer pouvait les ramener à la vie. Ramener les morts à la vie ? N'est-ce pas là le pouvoir du cinéma, de la fiction et de l'art en général ? Il semblerait que ce ne soit à nouveau pas un hasard si George A. Romero ressuscite, au cours de son oeuvre, quelques grands classiques du cinéma d'horreur, notamment lors des deux séquences qui font directement référence à l'excellent The Mummy (1932), de Karl Freund : au tout début, les étudiants tentent de réaliser une sorte de remake du chef-d'oeuvre de Karl Freund, dans lequel s'était révélée l'étendue du talent d'un certain Boris Karloff, s'amusant à faire d'une momie pourrissante un tueur en série digne de Michael Myers, Jason Voorhees et Freddy Krueger, avec pour résultat la poursuite d'une jeune fille dans les bois (cliché maintes fois parodié), l'héroïne hurlant et chutant à tout va, jusqu'à ce qu'enfin le pharaon mort-vivant, malgré son inconcevable lenteur, la rattrape et tente de la tuer sauvagement. Malheureusement, l'acteur qui interprète la momie commet l'erreur d'avancer un peu trop vite, et la scène, aux dires de Jason Creed, est à refaire. Ironiquement, c'est à la toute fin du film (celui de George A. Romero, et non celui des étudiants) que la scène peut enfin prendre vie sous l'oeil placide des caméras de surveillance, dans le manoir de l'acteur qui, justement, interprétait la momie. L'acteur, désormais zombifié, se lance à la poursuite de l'actrice qui jouait à l'origine l'héroïne - et qui désormais hurle et chute avec un réalisme criant -, la rattrape et se fait assommer par cette dernière. On remarque que tout se déroule comme si le cinéma ne pouvait faire autre chose que se répéter à l'infini, mourir et renaître sans cesse de ses propres cendres, à l'instar de ces cadavres que l'on voit déambuler à l'écran depuis les premières minutes, ce qui pourrait laisser penser que le réalisateur fait de la sorte un clin d'oeil satirique à tous ces cinéastes et producteurs qui, depuis quelques années déjà, se proposent de faire et refaire des remakes de films d'horreur devenus cultes. A l'image de ces deux séquences sur lesquelles s'ouvre et se referme Diary of the Dead, le cinéma tourne en rond, bobine sans fin qui sans fin nous renvoie des images toujours semblables, bien que jamais tout à fait identiques, usure oblige.

Et si le cinéma n'est, chez George A. Romero, plus que l'ombre de lui-même, il semble n'en pas aller autrement de l'humanité, dont il fait ici bien peu de cas. Comme nous le disions plus haut, c'est notre attrait morbide pour les images de mort et de destruction qui, par la forme même du film - un documentaire élaboré à partir d'images tournées en vue subjective et d'autres témoignages -, se retrouve au coeur de l'analyse sous-jacente proposée par le réalisateur, une analyse relayée par la voix off de Debra Moynihan, qui conclut, après avoir monté son oeuvre, et après l'ultime vision d'un lynchage de mort-vivant par des brutes épaisses, que nous ne sommes après tout peut-être pas dignes d'être sauvés. Précisons que ce lynchage prend une forme particulièrement significative, puisque le mort en question, pendu à un arbre par les cheveux, après avoir reçu une balle de fusil juste au niveau de la bouche, n'est alors plus qu'une paire d'yeux fixés sur l'objectif de la caméra : c'est à ce point précis que convergent de la façon la plus visible les deux significations du verbe anglais to shoot, et le regard que nous renvoie cet être privé du pouvoir de la parole - une image pourtant plus que parlante -, c'est, en quelque sorte, le jugement dernier du film, qui nous met face à nos propres pulsions scopiques, celles-là mêmes qui par exemple nous poussent, comme le rappelle l'héroïne au cours de sa narration, à ralentir lorsqu'il y a un accident, non pas pour aider, mais pour regarder, satisfaire notre curiosité comme on satisfait son appétit - un appétit que, pour beaucoup, l'on satisfait justement tous les jours devant le journal de vingt heures en famille. Derrière un écran. Un écran d'images placé entre nous et le monde réel. Des images au statut paradoxal, puisque, sans elles, ce même monde ne nous semblerait pas vraiment réel. D'où, peut-être, ce besoin constant de tout enregistrer, de tout filmer, comme si vie et vidéo allaient de pair. Comme si le seul moyen de rester en vie, c'était de tout filmer. Notre seul refuge face à cette mort qui motive le moindre de nos actes par la peur qu'elle engendre : la représentation.

C'est là, par ailleurs, que se trouve le grand paradoxe de Diary of the Dead, un film qui cherche, d'une certaine façon, à s'affranchir de ses propres limites, à sortir du cadre de la représentation, bien qu'il en constitue, par sa nature même, un parfait exemple. En somme, le film de George A. Romero, par un effet de mise en abîme pour le moins complexe, se fait représentation d'une représentation, jusqu'à devenir son propre reflet. C'est probablement pour cette raison que l'on entend, dès le tout début, la voix off de Debra Moynihan, qui par son montage étaie son analyse, de sorte que ce dernier ne fait au fond que réfléchir sa réflexion. Prendre un sens autre : ce ne sont plus des images d'horreur. Ce sont des idées - le mot "idée" venant du grec eidos, qui dans notre langue renvoie à la "véritable forme" et se trouve avoir la même racine que le mot eidôlon, que l'on pourrait traduire par "image" ou par "illusion". Tout est dit.

En conclusion, pour son cinquième film de morts-vivants, George A. Romero parvient, une fois de plus, à proposer à son public une oeuvre plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord, déconstruisant image par image l'ensemble de nos représentations pour nous offrir une vision peu rassurante de nous-mêmes et de notre lâcheté face à la mort (cause, dans Dawn of the Dead (1978), selon l'héroïne, de la fin du monde). C'est là certainement l'un des meilleurs films du maître. A voir absolument.

Note : 8.5/10


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