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Gros-Câlin


Gros-Câlin Année : 1974

Titre original : Gros-Câlin

Genre : ?

Auteur : Romain Gary (sous le pseudonyme d'Emile Ajar)

M. Cousin, statisticien de son état, nous conte avec ses mots à lui, bien à lui faute de mieux, à cause de la circulation sanguine de l'agglomération parisienne et des bouchons, sa relation zoologique avec un python long de deux mètres vingt dont il compte bien établir le traité, cependant qu'évolue lentement son amour réciproque à sens unique pour Mlle Dreyfus, une Guyanaise d'originie noire malgré elle, comme son nom l'indique. C'est l'occasion pour l'auteur de nous infliger un grand nombre de fautes d'orthographe et de figures de style au style défiguré, le vocabulaire se trouvant au passage fort malmené par les contorsions du serpent, ses noeuds et ses reptations reptiliennes, tout ça parce qu'il n'est qu'un pitoyable python en piteux état. Car c'est bien d'état qu'il s'agit ici. Dans quel état j'erre ? semble se demander constamment notre Cousin. La réponse en quelques circonvolutions syntaxiques, dans la mesure de l'impossible, car il sera ci-dessous question de la sexualité masculine, de la solitude du monde moderne et de la création d'un monstre littéraire fait de mots et d'esprit, puisqu'il est universellement reconnu dans une expression bien française que les deux vont souvent de père.

Seul dans son deux pièces à Paris, Cousin voudrait qu'on lui fasse un gros câlin. C'est d'ailleurs le nom qu'il donna à son python, à cause de la concordance des temps. Son problème vient avant tout des autres, dont il souhaiterait tant ne point partager l'indifférence. Parce qu'à la différence des autres, Cousin, lui, est différent des autres, parce qu'il est comme tout le monde, et pardon si je me répète. Et comme tout homme, il ne pense qu'à son gros serpent. Car son python domestique, le bien nommé Gros-Câlin, c'est toute sa vie : Cousin dort avec, l'enlace toutes les nuits et le laisse l'étrangler d'amour. Avec un peu d'intelligence et de neurones, on l'aura sans doute compris, ce python n'est autre qu'une vilaine métaphore située bien en dessous de la ceinture, vers l'aine, loin des reins beaux. Ce gros phallus grotesque aux proportions gargantuesques devient, à mesure que progresse le récit de Cousin écrit avec des je partout, de plus en plus gênant. C'est qu'il est difficile de plonger intégralement dans la culture particulière de l'onanisme sans que cela produise d'importantes conséquences sur sa vie en société, surtout lorsqu'on désire avant tout partager ce trop plein d'amour - ce "surplus américain", comme dirait Cousin à la première personne - avec une femme. C'est là qu'apparaît la gêne publique, et surtout pudique, et que pointe le bout du nez boudiné de la solitude surpeuplée du monde moderne.

Cousin répète en effet sans sexe qu'à Paris, dix millions de personnes, c'est trop pour se parler. Trop de monde, pas assez de communication. Du coup, notre cher Cousin se sent seul. Et ce d'autant plus que son entourage, lorsqu'il tente de lui montrer son beau python, ne semble pas le comprendre, voire le rejette. A croire qu'on ne goûte guère son amour des serpents. Quoi de plus naturel qu'un python, pourtant ? Seul, il se fabrique un monde fait de fantômes et de fantasmes, se fait des films, comme on dit, s'imagine parcourant monts et merveilles enroulé dans les bras de sa bien-aimée, Mlle Dreyfus, sa future femme à laquelle il n'a jamais vraiment adressé la parole, mais qu'il a tellement croisée dans l'ascenseur que cela seul suffit à rapprocher. Las, il finira par découvrir la triste vérité : le monde refuse de se plier à ses quatre volontés et Mlle Dreyfus, bien gentille finalement, n'est cependant qu'une "bonne pute", comme il dit. Fort heureusement, la "bonne pute" qu'elle est ne pourra pas lui refuser de s'occuper de son gros python et de lui laver l'anus dans un but hygiénique et de feuille de rose. Tout est bien qui finit seul. Triste monde. Triste Cousin. 1 frustré dans sa volonté de devenir 2, de peur de tomber dans les affres du 0. Car oui, il est également possible de faire de la poésie avec des chiffres. Romain Gary ne fait pas dans le roman de gare, qui sait travailler son texte au corps.

Et de corps il s'agit également bel et bien ici. Le corps tout en spirales et circonvolutions syntaxiques d'un python littéraire. Alors, ça fait des noeuds, ça noue des boucles et ça digresse en tous sens, mais qu'il est bon de voyager à dos de serpent dans l'univers particulièrement subjectif de notre cher Cousin. Ce monstre semble être le seul moyen qu'il a trouvé de nous montrer la souffrance d'un homme seul et non solitaire, et surtout solidaire des autres hommes à cause de Baudelaire. Ce python s'enroule constamment sur lui-même, l'étouffe et s'étouffe, comme pour nous dire qu'il n'en peut plus de garder tout ça pour lui. En se comprimant, le serpent l'exprime, la pression devenant expression, si bien que le narrateur et lui finissent par ne devenir qu'un, échangeant le temps de quelques phrases leurs pronoms. Je devient il et il devient je. C'est comme ça, la poésie, des fois ça donne l'impression que tous les pronoms s'équivalent et que la conjugaison n'a plus la moindre importance. Alors on s'aime au détour d'une fiction poétique, parce qu'au moins là on se sent moins seul. Un grand merci à tous les pythons domestiques, qui changent de peau comme les écrivains mais ne peuvent s'empêcher d'être eux-mêmes.

Cousin voudrait conclure, mais n'y parvient guère et, malheureusement, il se trouve qu'il en ira de même pour l'auteur de ces lignes, perdu dans les tours et détours de ce serpent voluptueux à la peau froide, seigneur des anneaux, chef-d'oeuvre monumental et paradoxe vivant qui nous rappelle combien l'amour réciproque est à sens unique en dépit de Gros-Câlin. Au moins reste-t-il parfois de belles lettres. Et c'est tout ce qui conte.


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