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Joker


Joker Année : 2019

Titre original : Joker

Réalisateur : Todd Phillips

Voici l'histoire de l'ennemi numéro un du Batman, j'ai nommé le non moins célèbre Joker. Dans un monde en crise - économique, sociale, identitaire - où les riches prennent les pauvres pour des clowns, ces derniers, ayant touché le fond, finissent enfin par relerver le front pour se rebeller. Clown de profession, Arthur Fleck, humoriste raté, voit dans les affres de son existence les signes d'une vaste farce : il n'est finalement pas le fils du richissime maire de Gotham City, Thomas Wayne, sa mère n'est qu'une folle qui, non contente de l'avoir abreuvé de mensonges, l'a également laissé se faire maltraiter par son véritable père et son héros, le présentateur Murray Franklin, finit par se moquer publiquement de sa personne. Au cours d'une de ses errances, Fleck, manifestement atteint d'une maladie mentale proche du syndrome de La Tourette (il ne peut s'empêcher d'éclater à tout bout de champ d'un rire tout aussi tonitruant qu'effrayant), sauve, peut-être malgré lui, la vie d'une jeune femme dans le métro : l'entendant rire commme pour les tourner en ridicule, les agresseurs s'en prennent à lui dans une scène qui n'est pas sans rappeler l'Orange mécanique de Stanley Kubrick. Hélas pour ces jeunes bourgeois sans éducation, le clown-clochard, armé d'un revolver, se rebiffe et les abat tous un par un, se vengeant au passage de tous ceux qui lui ont fait du mal jusque-là. Son acte, aussitôt relayé par les médias, devient le symbole d'une rébellion qui n'attendait que le signal de départ pour se déclarer - quant à son masque de clown, il en devient l'emblème. Bientôt, Arthur Fleck se fera, comme il le souhaitait depuis sa plus tendre enfance, un nom : Joker.

En confiant la réalisation à Todd Phillips et prenant le parti de centrer cette production DC sur le personnage du Joker plutôt que sur celui de Batman, les studios font un pari gagnant : Joker, dont l'originalité du propos n'a d'égale que la richesse narrative, est un petit chef-d'oeuvre, et ce n'est pas un hasard si de multiples clins d'oeil à d'autres grands noms du cinéma se sont glissés ici et là (Charlie Chaplin, Stanley Kubrick, Tim Burton, pour n'en citer que quelques-uns). En effet, si la performance de Joaquin Phoenix dans le rôle du Joker suffit à elle seule à rendre mémorable ce long-métrage, il n'en demeure pas moins que le film a d'autres atouts : entre une esthétique de la décadence assumée jusqu'au bout (ou presque), une approche du personnage qui nous renvoie, comme tout bon film de super-héros (ou, dans ce cas, de super-vilains), dans les méandres d'un questionnement moral parfois difficile, et une satire sociale proche de ce que l'on peut généralement trouver dans les oeuvres d'anticipation, Joker ne pouvait en aucun cas laisser le cinéphile que je suis indifférent - même si, nous y reviendrons, je n'ai pas l'intention de le revoir.

Une esthétique de la décadence, disais-je, assumée presque jusqu'au bout. L'histoire est, nous l'avons vu, celle d'une longue descente aux enfers, au cours de laquelle, inversion des valeurs oblige, le Joker, par la même occasion, devient le roi - des fous. Cette chute ne se présente pas uniquement sous la forme d'un excellent jeu d'acteur ou d'une succession d'événements parfaitement orchestrée. S'il est vrai que Joaquin Phoenix a su par son interprétation rendre avec brio l'évolution psychologique du personnage au cours de ses péripéties tout en nous faisant ressentir ses sentiments, ses émotions et ses tourments (tour à tour dépressif, humilié, choqué, pris de doute, amoureux, tenté, paranoïaque, exalté, dans tous les cas parfaitement instable), et si le montage, efficace et sans faille, fait sans mal passer la folie grandissante du Joker pour quelque chose de logique, voire de rationnel, c'est avant tout la manière même dont les plans sont construits qui rend apparent cet effondrement d'un homme - et d'un monde - sur lui-même : à l'horizontalité plate et fade de certains environnements s'oppose la verticalité des immeubles sombres et décrépits, des escaliers interminables que monte et descend Fleck en permanence et de Fleck lui-même, avec son physique longiligne et squeletique aux articulations improbables - on dirait une marionnette. On n'en finit visuellement jamais de tomber - et, parfois, de remonter. Les rues elles-mêmes jouent aux montagnes russes, triste miroir, au même titre que les couleurs bigarrées de son costume, où se mirent les variations d'humeur du Joker, les hauts et les bas de son existence et, pendant la première partie du film, son hésitation mortelle entre le bien et le mal.

Car, s'agissant d'un film de super-héros (même indirectement), nous ne pourrions et ne saurions en aucune manière échapper à la réflexion morale inhérente au genre. Néanmoins, à l'instar de l'homme chauve-souris, le Joker, qu'il s'agisse du personnage ou du film lui-même, pose au spectateur un dilemme fort similaire à celui d'une scène du Psychose d'Alfred Hitchcock où Norman Bates, après l'assassinat de l'héroïne supposée du film, tente d'en effacer les preuves en la mettant avec ses affaires dans le coffre de sa voiture et poussant cette dernière dans un marais - pendant quelques instants, la voiture refuse de sombrer, suspense insoutenable pendant lequel le réalisateur nous rend complices de ce forfait. Dans Joker, Todd Phillips nous place, lui aussi, du côté du criminel, en nous faisant adopter son point de vue. Mieux, aucun de ses crimes, perçus individuellement comme des vengeances, donc des meurtres justifiés par un mobile rationnel, ne semble immoral ou même amoral. On poussera le vice jusqu'à nous faire rire après l'homicide ultra-violent de l'un des collègues du Joker, venu lui rendre visite avec un ami atteint de nanisme pour le soutenir moralement après la mort de sa mère, manière pour ce collègue de se rattrapper après lui avoir fait perdre son emploi : le Joker laisse le nain s'en aller en lui précisant que, s'il agit ainsi, c'est parce que ce dernier s'est toujours montré gentil à son égard. Le Joker serait-il mu par les mêmes motifs que son futur ennemi juré, Batman, qui n'est dans ce film encore qu'un enfant ? Peut-être est-ce là la raison pour laquelle le réalisateur entend nous faire croire, pendant une bonne partie de son oeuvre, qu'Arthur Fleck et Bruce Wayne ont le même père... Dès lors, s'il est aisé de se prononcer sur l'état mental du Joker, il l'est nettement moins de le faire sur son état moral. A l'image des fous des pièces de Shakespeare, en dépit des apparences, tout ce que dit et fait le Joker fait sens - et c'est en ce sens qu'il fait apparaître et se joue par son rôle de toute la folie du monde dans lequel il est né.

Et dont il est tout à la fois le symptôme et le symbole. Au départ, Arthur Fleck se contente d'un simple constat : le monde est fou. La paupérisation du bas peuple le rend violent - mais cette violence semble être en réalité le reflet de celle des riches, des nantis et de tous ceux qui échappent à l'anonymat délétère des pauvres, que le politiquement correct, par pudeur, appelle les "défavorisés", comme s'il ne s'agissait que d'une question de chance ou de malchance. Méprisés par leurs élites, écrasés par les impôts et désargentés, les masses s'insurgent - la situation de Gotham n'est pas sans faire écho à celle des pays occidentaux aujourd'hui - de manière maladroite tout d'abord, faute d'organisation, l'anarchie menaçant de renverser un système d'ores et déjà bancal, jusqu'à ce qu'enfin les aigris, les jaloux et les désespérés se trouvent une identité, d'abord floue - un clown tue trois hommes d'affaires qui travaillent pour Thomas Wayne - puis de plus en plus claire - au masque s'ajoute un nom, le Joker. Dans un univers où règne un ordre social perçu comme injuste, disons même un désordre social pour être plus juste, où les riches se moquent des pauvres et les passent parfois même à tabac sans avoir à se soucier des conséquences, tout semble sens dessus dessous, si bien qu'on a l'impression de faire partie d'une vaste et funeste farce aux conséquences fatales. Le Joker, engendré par ce système, en est donc, disions-nous, le symptôme et le symbole, un super-hérault qui vient annoncer le retournement carnavalesque de la situation : le fou deviendra, le temps d'un soulèvement contre l'ordre établi - ce n'est pas pour rien si les rebelles s'en prennent aux forces de l'ordre - le roi de Gotham. Ce qui est intéressant, cependant, c'est que la figure du Joker est instrumentalisée : lui n'a pas de discours politique. Mieux, quand les parents de Bruce Wayne se font assassiner, ce n'est pas lui qui les tue mais seulement un militant opportuniste qui utilise son masque pour assassiner les personnes auxquelles il attribue la responsabilité de son malheur - pour ne pas avoir à faire face à sa propre reponsabilité dans le domaine...

On l'aura compris, Joker est une fable à la moralité floue, folle, flottante : la figure de Thomas Wayne, qui déclare ironiquement qu'il faut être un lâche pour agir sous le couvert d'un masque mais rappelle également qu'il se sent le devoir de rendre à la ville ce qu'elle lui a donné, donne à penser qu'il ne s'agit pas d'un pamphlet antilibéral, tout au plus de la promotion d'un libéralisme moral, tandis que celle du Joker se veut ambiguë - se met-il à tuer parce qu'il a perdu la tête ? Ou bien parce qu'il a eu une enfance difficile ? Est-il devenu fou parce que sa mère avait un trouble de la personnalité narcissique ? Et si oui, est-ce parce que c'est génétique ou parce qu'il a été maltraité ? En guise de réponse, le rire insensé du Joker et son regard mélancolique. Que masque son masque ? Et, surtout, que nous montre-t-il ? Pour conclure, il reste une question à laquelle je vous ai promis de répondre : pourquoi n'ai-je pas l'intention de revoir cet excellent film ? Eh bien tout simplement parce que, aussi bon soit-il, je ne lui trouve pas le charme et la chaleur d'un film qu'on aime à revoir pour en retrouver l'atmosphère et les personnages : la décadence visuelle ne l'est que géométriquement, l'ensemble restant malgré tout beaucoup trop soigné, beaucoup trop propre pour faire réellement sens ; les acteurs sont bons mais pas attachants (en dehors du nain), ce qui est volontaire mais n'aide en rien à rendre le film éminemment re-regardable ; et, pour finir, s'il y avait de la musique, elle était tellement discrète que je n'arrive pas à m'en souvenir et me demande même s'il y en avait. En d'autres termes, comme bon nombres de productions des années 2010, Joker, en dépit de ses qualités indéniables, manque encore un peu trop de personnalité, qualité rare depuis la fin des années 1990, ce qui ne l'empêche pas de se hisser selon moi parmi les meilleurs films américains de ces dix dernières années.

Note : 9/10


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