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La Dikté


Billy de son Bic écrivait consciencieusement ce que dictait Mlle Bell. Elle avait une voix douce et c'était agréable de l'écouter prononcer les mots un à un, lentement, avec une sensualité qui vous donnait envie d'apprendre. Bercé par la tendre mélodie de sa voix, Billy restait concentré sur la dictée :

« Lorsk'il c'é levé, se matinla, Jony avé tré fim. » La maîtresse répéta la phrase une seconde fois, plus lentement, pour que tout le monde ait le temps de la noter, insistant bien sur la présence des virgules. La ponctuation, c'est très important. Ca permet d'aérer la phrase.

Aérer la phrase ! Billy était aux anges. Mlle Bell reprit :

« Jony avé maldormi, c'te nuila. Il avé fé de vilins kochmards. » Consciente de la difficulté de la deuxième phrase, que le plus-que-parfait compliquait grandement, Mlle Bell, ayant pitié de ses pauvres élèves, prit sur elle et, articulant du mieux qu'elle put, répéta une deuxième fois, puis une troisième fois. Les soixante-six élèves, voyant que cette dernière s'apprêtait à passer à la suite, levèrent la tête de leurs écrans, affichèrent sur leur visage une mine désespérée. Mlle Bell capitula. Par cinq fois la phrase fut répétée. Le niveau avait bien baissé, ces dernières années, se dit-elle intérieurement. Elle soupira, puis continua.

Billy, focalisant son attention sur ce que son institutrice préférée disait, écrivit :

« Pour kalmé sa fim, Jony é sorti prende un ptidéj o Makdo. »

Un élève se leva, demanda la permission de rentrer chez lui. Cette dictée l'avait épuisé, il fallait qu'il se repose. Mlle Bell, compréhensive, l'accompagna jusqu'à la porte. Quel dommage ! s'exclama-t-elle, la dictée touchait à sa fin ! Bon, allez, rentre vite chez toi, Bobby. Et surtout, n'oublie pas de prendre ton hamburger à midi. Oui, mademoiselle. La porte se referma, Mlle Bell avait un air dépité. Quelle décadence ! La France sombrait depuis quelques années dans une déchéance inadmissible, songea-t-elle. On ne l'avait certainement pas programmée pour ça.

Mlle Bell avait quarante ans, c'était un vieux modèle d'institutrice. Des gynoïdes comme elle, on n'en faisait plus. Il paraissait que les nouveaux enseignants, produits par la firme Akumu, étaient plus efficaces, notamment sur le plan de la discipline, bien que légèrement défaillants dans des domaines tels que l'histoire et la géographie, ce qui n'avait plus guère d'importance. Quant au français, il ne fallait pas trop leur en demander non plus : on préparait en ce moment même à l'Académie Française une nouvelle réforme de l'orthographe, peut-être aussi importante que la précédente, et qui serait plus souple, afin que tous puissent apprendre sans peine.

Les élèves s'impatientaient, Mlle Bell, soulagée de ce qu'il ne restait plus qu'une seule phrase, termina sur un ton las :

« L'repa a été bon, o Makdo, Jony été eureu, e il pouvé mintenan alé en cour pour apprende. »

Passant près de Billy, Mlle Bell fronça légèrement les sourcils. Billy comprit aussitôt son erreur et corrigea : « aprende ». Un seul p. On ne met jamais deux fois la même consonne à la suite. Mlle Bell sourit : Billy était son meilleur élève.

16 décembre 2008. Erwan Bracchi.


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