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L'Epée de cristal


L'Epée de cristal Nombre de tomes : 5

Années de parution : 1989 - 1994

Titre original : L'Epée de cristal

Genre : heroic fantasy

Scénario : Jacky Goupil

Dessins : Didier Crisse

Couleur : Anyk

L'Epée de cristal - tome 1 Dans un monde enchanteur qu'on dirait tout droit sorti d'un Disney de la bonne époque, d'un conte de fées ou bien encore des récits fantastiques d'un Tolkien, Zorya, jeune et pulpeuse demoiselle au sang chaud, se voit charger d'une mission d'importance capitale par l'Aneith, sa mère adoptive : il va lui falloir en effet combattre le mal en retrouvant les maîtres des cinq sens, regroupant leurs masques de Gestalt respectifs, redonnant au pentacle sacré sa toute-puissance et rendant à l'épée de cristal sa pureté, sa force et son éclat, dans l'unique but d'anéantir le néant. Sur son chemin, Zorya fera la connaissance de personnages hauts en couleur, découvrira les arcanes de cette quête en apparence honnête et, surtout, prendra conscience enfin des forces qui sommeillent en elle, acceptant dès lors sa part d'ombre pour devenir un être de lumière.

L'Epée de cristal - tome 2 Récit initiatique saupoudré de symboles ésotériques et d'alchimie, L'Epée de cristal explore les tréfonds de notre humanité pour nous laisser seuls face à nous-mêmes et nos angoisses, plaçant au bout du chemin le mal et la mort qu'on se refuse à voir à longueur d'existence et nous livrant au néant sans crier gare après cinq volumes baignés d'une atmosphère somme toute guillerette et bon enfant. Le choc est terrible et Zorya, comme son nom l'indique, nous aura finalement fait traverser toutes les étapes du cycle de la vie de A à Z, nous laissant sur notre faim quand de Z on semble tout d'un coup revenir à A. La transmutation s'opère et la belle héroïne en se libérant des chaînes du destin qu'ont tracé pour elle sa famille et ses amis depuis des lustres pour embrasser pleinement le mal en elle - et le mâle, cela va sans dire - paraît avoir trouvé le secret de la pierre philosophale - autrement dit le chemin de la liberté - et du néant. En effet, ce n'est qu'au terme d'un voyage tout aussi long que périlleux, parsemé d'embûches, de rencontres plus ou moins heureuses et de traîtrises, que Zorya découvre que celui qu'elle a toujours combattu, le néant, n'est autre que son propre devenir. Pour ce faire, elle aura dû parvenir à la maîtrise de ses cinq sens - "Connais-toi toi-même !", comme disait ce cher Socrate -, se transformer en une véritable guerrière - "Ce qui ne te tue pas te rend plus fort", disait encore Nietzsche - et sacrifier son innocence - beaucoup de sang sera versé pour une épée de cristal un rien phallique dont la présence même n'a d'autre raison d'être, pour ainsi dire, que d'ôter et de protéger la vie tout à la fois. On l'aura compris, c'est le bien et le mal, la vie et la mort, la féminité et la masculinité, qui se livrent dans cette aventure tragi-cosmique un combat sans fin dont l'éternel retour ne fait pas le moindre doute en fin de conte.

L'Epée de cristal - tome 3 Le dessin de Crisse, sensuel, tout en rondeurs et courbes délicates, vient relever l'aspect charnel et charnu de ce récit, que l'on pourrait également interpréter comme l'apparition progressive dans le coeur et le corps d'une jeune femme de sa sexualité débordante, dévorante et mortifère. Une femme en donnant la vie ne donne-t-elle pas également la mort ? Dans ce monde aux couleurs vives saturé de sensations, Zorya vit et voit avec horreur cette renaissance qui voit mourir en elle une partie de son naître. Au terme de son initiation, son corps et son décor s'assombrissent et le trait de Crisse prend son envol pour la laisser retomber en enfer avec fracas. Derrière, l'ombre du néant se donne des airs de Dark Vador et de géant, d'ogre insatiable qui n'a pas fini, tel Cronos, de manger ses fils pour gagner du temps. Le cycle reprend dès lors et nul besoin n'est, comme l'ont cru certains lecteurs, de donner suite à cette oeuvre tout aussi magique que magistrale au sein de laquelle Crisse, avec génie, reprendra la célèbre Relativité de Maurits Cornelis Escher, avec ses escaliers sens dessus dessous, pour symboliser l'inextricabilité du cycle de la vie tout autant que l'inexorabilité de la mort, l'univers et ses délices ne pouvant, à l'instar des fabuleux dessins de Crisse, échapper au chaos régénérateur. Le bien et le mal, comme n'auraient probablement pas dû le rappeler des dialogues dans l'ensemble pourtant fort bien écrits, sont indissociables et tout dans le cosmos participe d'un équilibre général sans lequel l'idée même de néant n'existerait pas. Combattant les sept péchés capitaux, sans cesse scandés telles des incantations funestes par les sbires du néant, Zorya finit par comprendre qu'ils sont l'indispensable complément de toutes les vertus, les uns et les autres se définissant mutuellement (d'où, certainement, la présence au coeur de l'intrigue d'un être double dont le jumeau se comporte et s'exprime exactement comme s'il s'agissait d'un miroir où tout se voit renversé jusqu'aux textes de ses bulles). Cette conscience la projette par-delà le bien et le mal, dans ce vide sidéral et sidérant qui permet à l'imaginaire de s'évader au-délà du connu pour aller voguer sur les eaux tumultueuses de l'inconnu. La belle guerrière abandonne en réalité là les idées et les concepts qui l'emprisonnaient et découvre dans la douleur que tout est fiction, et que cette fiction n'est qu'un masque qui ne recouvre absolument rien, sinon la mort - cette mort qui nous fait si peur.

L'Epée de cristal - tome 4 Pour finir, il me semble important de revenir sur cette alchimie qui traverse L'Epée de cristal de part en part, à l'instar de L'Incal de Moebius et Jodorowsky. Au premier degré, cette dernière s'applique à la fameuse épée, dont le métal banal finit par se faire cristal, remplaçant de la sorte l'or tant recherché par les alchimistes d'autrefois par la pureté d'un minéral tranchant comme une lame de rasoir. De manière un peu moins littérale, c'est-à-dire un peu moins physique et plus psychologique, l'alchimie se produit également au sein même de la psyché de Zorya qui, jeune et innocente au départ, finit par devenir une sorte de surfemme au pouvoir infini. Enfin, n'oublions pas le lecteur - car c'est bien à lui que s'adressent naturellement les auteurs de toute oeuvre de fiction -, qui, dans le miroir de cette réflexion, ne manquera pas de trouver son propre reflet. Qui suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? Face à l'évidence de sa propre mortalité, tout homme se pose un jour ces questions et se doit de se les poser pour tenter de donner un sens à cette existence qui s'en trouve a priori dépourvu. Faire face il doit s'il veut devenir lui-même, se trouver et se retrouver, car un homme qui ne réfléchit pas meurt sans avoir jamais vécu. Vous l'aurez compris, c'est de transmutation de l'âme, autrement dit d'éveil spirituel, qu'il s'agit ici, l'élaboration d'une transcendance nouvelle s'avérant cruciale en cette ère de désespoir et de désenchantement du monde qui est la nôtre. Paradoxalement, l'héroïne, qui prétendait au départ défendre un certain nombre de valeurs, devient par là même occasion l'anti-héroïne par excellence, qui ne se bat pour rien - le néant - sinon elle-même, perdue dans un monde qu'elle ne comprend pas plus qu'il ne la comprend et tâchant non plus d'accomplir une quête incompréhensible mais de s'accomplir en tant qu'individu. D'où le pentacle, dont les cinq branches représentent l'homme ; d'où la détention des masques de la Gestalt (la forme, en allemand) par les maîtres des sens, qui, justement, masquent par des représentations - des fictions - la mort de l'homme et par conséquent sa raison première d'agir ; d'où, enfin, l'aspect diabolique de Zorya lorsque cette dernière se réveille et se révèle, puisqu'elle parvient, tel Lucifer, à s'emparer de la lumière divine de la connaissance pour s'affranchir de ses maîtres.

L'Epée de cristal - tome 5 Hélas, tout a une fin. La vie, L'Epée de cristal et cette courte critique. En manière de conclusion, l'auteur de ces lignes se contentera de vous recommander chaudement la lecture de ce petit chef-d'oeuvre en cinq tomes (le titre de chaque tome correspondant bien sûr à l'un de nos cinq sens) qui, sous couvert de nous servir un énième récit d'heroic fantasy féminisé, propose à ses lecteurs une quête métaphysique - une quête de sens, dans tous les sens du terme - digne d'intérêt, sublimée par des graphismes somptueux, qu'on aura plaisir à lire et à relire au coin du feu par une belle soirée d'hiver.



Note : 9.5/10


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