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Le zèbre

ou du surdoué


Chers lecteurs, il y a peu, je vous entretenais de la nature de la perversion narcissique et de ses effets dévasteurs sur les individus hypersensibles, et notamment sur ceux que l'on appelle, peut-être abusivement, les surdoués, cibles de choix des manipulateurs malveillants, qui détestent, dévalorisent et détruisent les autres pour se convaincre de leur supériorité. Il était donc grand temps pour moi d'écrire un article au sujet de ce qu'on nomme parfois la douance ou la surdouance, ce que par ces lignes j'entends concrétiser afin de partager avec vous le fruit de mes recherches et de ma propre expérience dans le domaine. Nous verrons, au cours des paragraphes qui suivent, combien l'image du surdoué, du zèbre ou du haut potentiel (nous ne nous attarderons pas trop ici sur la terminologie, bien qu'elle soit toujours prégnante de connotations idéologiques et conceptuelles plus que parlantes), véhiculée par les médias et les représentations populaires diffère de la réalité, nettement plus difficile à vivre pour les personnes concernées - voire, oserais-je le dire, atteintes - et plus complexe que l'on aurait généralement tendance à le croire. Il ne s'agit bien entendu pas d'une pathologie mais d'un profil psychologique particulier, qui peut parfois donner à certains, vu de l'intérieur comme de l'extérieur, l'impression de tenir davantage du handicap que du don, de la pathologie que du génie, de l'imbécilité que de l'intelligence. Et ce profil, nous tâcherons d'en donner une définition, nous en analyserons le fonctionnement, nous en décrirons les principales caractéristiques, tout en nous intéressant aux raisons pour lesquelles il peut poser problème en d'innombrables (tout autant qu'improbables) circonstances, ainsi qu'à la manière dont ces drôles de zèbres peuvent apprendre à gérer leurs particularités lorsque ces dernières les font souffrir. Car le surdoué, bien souvent, trop souvent, souffre de l'être, ce dont tout son être souffre.

Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que, tel le zèbre, ce cheval qui n'est pas un cheval, le surdoué ressemble aux autres mais n'est pas comme les autres. C'est un être humain, mais c'est également un être étrange. A part, extrême et paradoxal, le surdoué sent dès son plus jeune âge la distance infranchissable, irréductible, inexorable, qui le sépare de ses congénères, impuissant face à sa propre étrangeté. Lui se pose en permanence des questions, doute de tout, recherche à tout prix le sens de la vie tout en prenant soin de donner du sens à ce qu'il fait, quand les autres semblent, à son avis, se préoccuper de futilités sans importance et se laisser vivre avec une insouciance insoutenable à ses yeux, tant et si bien qu'il finit par entrer en décalage avec son entourage, ses amis, sa famille et, surtout, lui-même. Il s'observe de l'extérieur, spectateur de sa propre existence, parfois surpris de se voir jouer la comédie sociale au jeu de laquelle tout le monde semble si bien se prêter sans y prêter la moindre attention. Pour le surdoué, tout finit par prendre la couleur terne de la fiction. Percevant sans mal la réalité derrière les masques que portent ses semblables en société, les règles qui régissent leurs rapports et les automatismes qui en assurent la fluidité, mais également les souffrances, les frustrations et les aspirations de ceux dont il est le témoin - le martyr, au sens étymologique du terme -, le surdoué s'intéresse à l'au-delà des apparences, à l'autre, ainsi qu'au réel, inaccessible, et s'y noie, seul, tout seul, irrémédiablement seul. En conséquence, une interrogation le taraude, le dérange et le ronge : est-il normal ? Dès l'enfance, il va jusqu'à se croire fou, lui qui voit ce que les autres ne voient pas, sa différence l'excluant d'office de la masse, pourtant manifestement plus consciente de son état qu'il ne l'est lui-même. Par son intelligence (il fait partie des deux pourcents de la population dont le quotient intellectuel dépasse les 130 points), le zèbre effraie, fascine et finit par s'enfermer dans le brasier de questionnements incessants. Il est une île au large du vivant.

Bien entendu, ce ne serait pas un problème pour lui s'il n'était pas si sensible. Hypersensible, pour être plus précis. Ses sens surdéveloppés le noient constamment sous un flot d'informations visuelles, olfactives et sonores, de sorte qu'il a parfois du mal à focaliser son attention. Corollaire de la conjonction de son intelligence remarquable et de cette forme d'hyperesthésie, l'acuité de ses perceptions et de ses réflexions le plonge dans une analyse complexe et permanente de son environnement. Toute personne nouvelle est scannée, tout élément, inhabituel ou non, est passé au crible de ce qu'il sent, ressent et pressent, pour finalement produire un portrait fidèle, percutant et parfois - souvent - peu flatteur de la réalité. C'est la raison pour laquelle il a tendance à s'attirer les foudres de ses professeurs par ses remarques, ses questions et ses critiques, tout aussi pertinentes qu'impertinentes. Son entourage y trouvera parfois des raisons, tantôt de l'admirer, tantôt de le craindre, quand il ne provoquera pas tout simplement la stupéfaction, la peur et la fuite de ses interlocuteurs. Apprenant vite à s'adapter, le surdoué comprend que ses réflexions ne sont pas toujours les bienvenues et développera dans bien des situations ce qu'on appelle un faux-self, un masque social grâce auquel il pourra se fondre dans la masse, tout en cherchant au sein de cette dernière des personnes qui lui ressemblent. Des individus différents, marginaux, mystérieux et fascinants, qui sauront, à défaut de lui faire oublier sa solitude, éveiller son intérêt. Grand manipulateur, il parvient à donner à chacun le change et cherche en toute circonstance à se faire aimer, au point de s'effacer complètement au profit de simulations et de simulacres de lui-même, des personnalités factices, en quelque sorte, qu'il développe en fonction des rencontres afin de se faire accepter et de plaire aux autres.

Les masques ne parviennent cependant pas à masquer sa profonde souffrance. Homme ou femme, l'hypersensibilité est très mal perçue dans les sociétés occidentales. Quant à l'intelligence, il suffit de voir comment sont traitées les têtes de classe dans certains cours, et notamment au collège. Pire, l'égalitarisme, auquel il adhère souvent par naïveté - le zèbre est un idéaliste - le dessert. Par projection, le haut potentiel veut croire en l'autre, en ses capacités ainsi qu'en sa perfectibilité. Tout le monde, pense-t-il, est doté des mêmes atouts et peut s'améliorer, progresser, devenir sans cesse meilleur. Ses déceptions seront à la hauteur de ses espérances : au fil du temps, s'apercevant qu'il n'en est rien, qu'on le rejette, le harcèle ou le jalouse pour des raisons qu'il ignore et qu'autour de lui beaucoup semblent préférer le confort d'une vie balisée de zombie conformiste, ce perfectionniste finit souvent par perdre foi tant en lui-même qu'en les autres. Très créatif, il se réfugie pour se protéger du monde extérieur dans un univers onirique riche de ses aspirations et de ses inspirations, dans lequel il pourra vivre tel qu'il l'entend. Las, cela ne l'empêchera pas de perdre, petit à petit, toute confiance en lui. Très exigeant à l'endroit de sa personne, il ne fait jamais assez bien, n'est jamais à la hauteur et se diminue chaque fois que l'occasion lui est donnée de le faire. Comble de l'ironie, le surdoué, parce qu'il s'intègre mal socialement, semble souvent très gauche et se trouve idiot, quand il ne passe pas tout simplement pour tel.

D'ailleurs, c'est dans cette voie qu'il s'engage à l'école, quand rien ne lui réussit - sinon les résultats scolaires, du moins tant qu'il ne va pas au collège et, surtout, si tant est qu'il ne fasse pas partie des 30% de surdoués qui se trouvent en échec scolaire. Faire l'idiot, ça plaît. Son grand sens de l'humour lui permet de se rendre sympathique aux yeux des autres. Le plus beau compliment, dès lors, devient le fameux "T'es con !" que les habitués du calembour et de la blague potache connaissent bien. Plus tard, il se rendra compte que l'humour est également une assez bonne technique de séduction - à condition de ne pas miser toute la relation sur lui. Son manque de confiance en lui, sa fâcheuse tendance à tout analyser et sa bizarrerie naturelle lui joueront cependant des tours, et il mettra parfois longtemps à comprendre d'où vient le problème. Pire, son hypersensibilité le fait tomber très vite et très fort dans des sentiments amoureux exacerbés, quand l'objet de cet amour, lui, n'en est qu'aux balbutiements, jouant avec une certaine insouciance au jeu du chat et de la souris. Le zèbre, prenant tout cela très au sérieux, voit déjà loin, se fait des films, anticipe la manière dont se formera le couple, son imagination débridée le déconnectant du réel au point de rendre extrêmement inconfortables les situations où, normalement, le haut potentiel aurait ses chances. Ce décalage, au contraire, gâche tout. On lui reprochera de trop réfléchir, lui rétorquera qu'on n'en est pas au même point (et pour cause !) et qu'on ne voit pas comment il a pu tomber aussi amoureux en si peu de temps. Pour les autres, comme à l'accoutumée, c'est incompréhensible.

Fort heureusement, cet être à la cervelle hyperactive - son cerveau, les neurosciences l'ont prouvé, ne fonctionne pas tout à fait comme celui des êtres humains "normaux", mais en arborescence, établissant des liens en permanence entre toutes les informations reçues et emmagasinées et fonctionnant à plein régime, y compris la nuit -, quand il ne sombre pas dans une dépression délétère dont il peut ne pas ressortir vivant, met en place des mécanismes de survie. Dans cette entreprise, sa meilleure alliée s'avère être sa matière grise, celle-là même qui lui cause pourtant tant de souci. Nous l'avons vu, le faux-self n'est pas une solution durable, tandis que le rêve, bien qu'utile pour relâcher la pression, développer son imaginaire et décupler sa créativité, le renvoie, de fait, à son infinie solitude. Ses capacités d'analyse, en revanche, peuvent lui permettre de parvenir à une meilleure connaissance de lui-même et des autres. Mieux : ses réflexions, s'il ne les refuse pas de crainte de s'isoler davantage encore du reste du monde, lui permettront de former et de réformer, encore et encore, les mécanismes de sa perception du monde et de sa pensée qui l'empêchent de s'intégrer parmi les siens et, surtout, de se sentir bien, y compris lorsqu'il traverse des périodes difficiles et vit des événements traumatisants. C'est la ce qu'on appelle la résilience, autrement la capacité de l'homme à surmonter les épreuves et se relever chaque fois qu'il se retrouve au sol dans ce dur combat qu'est la vie. Le surdoué, de fait, est doté - surdoté - d'une remarquable capacité de résilience, fort bienvenue dans le contexte psychologique qui est le sien. C'est lui, qui, face au développement de fort possibles et probables névroses, a le plus de chances de s'en sortir. Encore faut-il bien évidemment qu'il le veuille, ce qui dépend de sa personnalité.

Devenu adulte, cet enfant qui trouvait à tout problème des solutions originales et pensait différemment des autres, au point par exemple de résoudre de manière inattendue des exercices de mathématiques ou de structurer différemment ses devoirs de littérature ou de philosophie, cet enfant, disais-je, ne perd rien de ce qui le singularisait. Perfectionniste, il prendra parfois tellement à coeur son travail qu'il pourrait finir en burn-out ; fortement empathique, il se pourrait d'ailleurs fortement que son métier consiste à s'occuper d'autres gens, que ce soit pour les éduquer, les soigner ou les sauver ; touche-à-tout, il sera tenté d'exercer plusieurs professions ; créatif, il continuera de montrer, soit par des activités artistiques, soit par des innovations dans son domaine, combien sa pensée divague et diverge ; passionné, il approfondira ses savoirs et savoir-faire dans de multiples sphères de la connaissance humaine et pourrait facilement, en se spécialisant, devenir ce qu'on appelle un polymathe, comme l'était l'écrivain Isaac Asimov, qui maîtrisait l'oeuvre intégrale de William Shakespeare aussi bien que les sciences physiques et devint l'un des plus grands auteurs de science-fiction du vingtième siècle. Sa motivation ? Les questions qui le taraudent depuis toujours et qui jamais ne prendront fin, du moins tant qu'il sera à même de se les poser. Cela le poussera de plus en plus, comme lorsqu'il était enfant, à se demander comment les autres font pour vivre dans une forme d'insouciance et d'inconscience incompréhensible à ses yeux, au sein du cadre qui leur est imposé. Pour lui, le mystère de la vie et de la mort, du cosmos et de la matière, de l'espace et du temps, et la fascination que l'on peut éprouver à son égard, fonde notre rapport au monde et devrait faire l'objet de réflexions constantes. Il passera d'ailleurs avec aisance du mystère au mysticisme, ou du moins semblera franchir le pas, son intuition lui signifiant de ne pas trop croire à ses propres fictions, tout comme il a du mal à s'investir pleinement dans les rôles qu'il joue en société, puisque tout se passe en réalité comme s'il était le personnage central d'un livre à la troisième personne.

Cela ne l'empêche pas pour autant de se voir, bien souvent, consciemment ou non, comme une sorte de messie. Son idéalisme, voire sa paradoxale naïveté, le poussent à défendre des valeurs morales qu'il considère comme nécessaires à l'amélioration de la société dans laquelle il vit, à se battre contre les injustices et prendre la défense des plus faibles, au point souvent d'y laisser des plumes. Il voudrait changer le monde, apporter à tous le bonheur et mettre fin aux conflits de toute nature. Cette volonté de faire le bien, doublée d'un sens inné du sacrifice, a cependant des effets indésirables, notamment lorsqu'il tente d'aider proches et prochains en dépit d'eux-mêmes. Etant capable de déceler en quelques secondes ou minutes à peine le mal-être d'une personne et les raisons possibles de cette souffrance, il a tendance à se mêler de ce qui ne le regarde pas, pointant du doigt des problèmes que ces individus ne veulent et ne peuvent pas forcément voir ou régler. En conséquence, il pose les questions qu'il ne faut pas, fait les commentaires qu'il ne faut pas, prodigue les conseils qu'il ne faut pas. Ceci sans compter que ses "diagnostics" ne sont pas toujours infaillibles. Comme tout un chacun, le haut potentiel procède par projection, trouvant en l'autre un reflet de lui-même et de ses problématiques internes, sans se douter un seul instant du gouffre abyssal qui l'en sépare. Résultat, certaines personnes, voyant en lui le miroir auquel elles ne souhaitent en aucun cas faire face, prendront ombrage de son attitude pourtant bienveillante et se détourneront de sa personne, cherchant refuge et réconfort dans la superficialité de rapports sociaux conventionnels, convenus et hypocrites - une horreur pour le surdoué, dont la quête de sens et de vérité ne saurait se satisfaire de relations de surface qui l'indiffèrent, l'indisposent ou l'insupportent. C'est que lui ne peut se faire à l'idée de devoir se contenter des ombres de la caverne. Il veut savoir, à tout prix, d'où viennent ces ombres, et ne conçoit pas un instant que les autres ne puissent le vouloir également.

A ce sujet, quand une conversation ne l'intéresse pas, du fait généralement de son manque de profondeur (celui de la conversation, pas du haut potentiel), il lui arrive de s'en aller sans demander son reste ou bien, s'il respecte un tant soit peu son interlocuteur, de faire semblant de l'écouter tout en se réfugiant dans ses pensées, ce qui ne l'empêchera pas pour autant de savoir de quoi vous l'entretenez si d'aventure il vous prenait l'envie de le piéger ou de lui poser une question. Dans tous les cas de figure, cela lui vaudra de passer auprès de certains pour une personne peu à l'écoute, voire méprisante ou malpolie. En revanche, s'il sent qu'il peut s'exprimer sur des thèmes qui le passionnent, une lueur apparaît soudain dans ses yeux et, rarement démuni en matière d'éloquence et de vocabulaire, se lancera dans des diatribes interminables, vomissant les mots et les raisonnements logiques par vagues successives et fascinant ceux qui l'écoutent par cette logorrhée sans fin, le bonheur suprême résidant pour lui dans le fait se trouver un rhéteur à sa hauteur, capable d'enchérir et de surenchérir à chacune de ses remarques, de le contredire et de lui démontrer la recevabilité de points de vue autres que le sien. Car en effet quelle déception pour lui que de se retrouver face à face avec un être au regard de poisson mort, incapable ne serait-ce que de saisir la portée de son propos ! Il fera dès lors certainement l'effort de se mettre à sa portée, par dépit, se faisant violence pour ne pas heurter ou vexer l'ichtyoïde en question par un départ précipité.

Pour ces raisons, le zèbre tend à passer pour un fou, quand on ne lui diagnostique pas chez le psychologue ou le psychiatre une pathologie dont les symptômes rappellent beaucoup certaines des caractéristiques générales du surdoué, des troubles associés qui peuvent découler de la surdouance et dont on trouve une liste sur le site douance.be, mais également dans les livres qui traitent sérieusement du sujet : dépression existentielle, TDA/H (hyperactivité, qui n'est en réalité chez le haut potentiel qu'une "super activité"), TOC (trouble obsessionnel compulsif), Asperger (eh oui, on le prend aussi pour un autiste), trouble bipolaire ou maniaco-dépression, cyclothymie, personnalité borderline ou schizoïde, trouble anxieux, troubles de l'apprentissage (dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dysgraphie, dyspraxie visuo-spatiale, troubles instrumentaux), phobie scolaire ou sociale, synesthésie... La liste est longue, non-exhaustive et, de fait, justifiée : rien n'empêche en effet que le surdoué ne développe un certain nombre de ces maladies de l'âme et des nerfs suite à des expériences douloureuses, des traumatismes et des relations sociales difficiles. Qu'on se rassure néanmoins : on ne devient pas autiste quand on ne l'est pas de naissance et beaucoup de ces diagnostics se fondent sur des apparences et non sur la réalité psychique du zèbre. A l'inverse, on peut très bien imaginer un spécialiste qui prendrait une personne atteinte de l'une de ces pathologies pour un surdoué, ce qui serait tout aussi problématique pour le patient en question.

A cela s'ajoute la difficulté qu'il y a d'apporter une définition générale à la surdouance, qui permettrait d'en identifier toutes les manifestations individuelles, ce que pourraient laisser croire les paragraphes qui précèdent. Il n'en est rien. Deux surdoués peuvent certes avoir beaucoup en commun mais ne se ressemblent guère, sans quoi il serait difficile d'expliquer les raisons pour lesquelles une partie d'entre eux fait des études, tandis qu'une autre les rate ou s'arrête en cours de route et qu'une autre encore monte des entreprises ou se lance dans des carrières artistiques et littéraires. Cela tient à plusieurs facteurs : tout d'abord, si les expériences menées sur les jumeaux monozygotes et dizygotes, séparés à la naissance ou non, montrent et démontrent bien que la génétique est pour beaucoup dans l'apparition de ces intelligences hors norme (même isolés et placés dans des familles radicalement différentes, les jumeaux monozygotes surdoués finissent par faire la preuve de capacités intellectuelles similaires, tandis que cela se produit moins facilement dans le cas des jumeaux dizygotes), il est indéniable que l'environnement socio-culturel y est également pour quelque chose. Ainsi, les auteurs de Enfants exceptionnels - précocité intellectuelle, haut potentiel et talent mentionnent à ce sujet les recherches menées par Scarr et Weinberg aux Etats-Unis sur les adoptions, qui font apparaître une différence moyenne de douze points de QI entre les enfants d'une même famille, dont un membre aurait été adopté par des parents de classe sociale plus élevée. De même, des études menées au niveau national en France, en 1973, ont permis d'observer un écart, chez des enfants âgés de six à quatorze ans, de dix-huit points entre ceux dont les parents sont ouvriers agricoles (93,5 de QI moyen) et ceux dont les parents sont cadres supérieurs (111,5 de QI moyen). Ces cas sont néanmoins à nuancer, puisque tout dépend du type de test utilisé, certains se focalisant notamment en partie sur le vocabulaire et les capacités verbales, ce qui dépend avant tout du niveau culturel d'une personne et non de son potentiel intellectuel. De plus, comme nous venons de l'entrevoir, il n'existe pas qu'un seul type d'intelligence, ce que les tests ne permettent pas toujours de déceler, puisqu'on s'en est longtemps tenu à des conceptions restrictives de cette dernière. Ce n'est donc pas le fait d'exceller ou non en mathématiques qui déterminera votre degré d'intelligence.

D'ailleurs, aucune, aussi grande soit-elle, n'est identique aux autres, loin s'en faut. Chacun peut aisément s'en rendre compte en tentant de distinguer les domaines dans lesquels se peut manifester tout le génie de l'homme et cette ingéniosité qu'il est possible de trouver en tous ou presque à des degrés divers : l'abstraction, qui permet d'élaborer et d'intégrer des concepts scientifiques, moraux ou philosophiques sans lien direct avec des éléments du monde réel ; l'imagination, dont le rêve est un bel exemple, grâce à laquelle nous pouvons, comme son nom l'indique, tout à la fois créer de nouvelles images et mettre en images nos créations mentales ; la sociabilité, dont dépend notre capacité d'intégration dans un groupe et l'influence qu'il est en notre pouvoir d'exercer sur notre entourage ; la logique, dont découle et dépend le temps que nous mettons à résoudre des problèmes et le simple fait d'y parvenir ; l'intuition, difficile à définir, qui semble faire intervenir un certain nombre de processus inconscients basés sur la mise en relation d'informations, de perceptions et de réflexions, le tout s'effectuant comme en arrière-plan de la conscience, si bien qu'on ne comprend pas toujours comment l'éclair a jailli dans le ciel nuageux de nos pensées ; la flexibilité, pour terminer, qui nous permet d'adapter nos actions et nos représentations en fonction d'éléments nouveaux et de changements dans notre environnement. Nombre de ces formes d'intelligence (on pourrait d'ailleurs très certainement en trouver d'autres, comme celles issues de la théorie des intelligences multiples de Gardner : verbo-linguistique, logico-mathématique, visuo-spatiale, musicale-rythmique, corporelle-kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle (liée à l'introspection) et naturaliste (observation et connaissance de la faune et de la flore)) sont à l'évidence étroitement intriquées et ne sauraient s'observer l'une sans l'autre au sein d'un même individu, tandis que d'autres demeurent plus ou moins indépendantes et, surtout, plus ou moins répandues parmi la population, la diversité de nos profils étant à mon avis ce qui nous a permis depuis la nuit des temps, nous permet toujours et nous permettra peut-être encore longtemps de survivre en tant qu'espèce dans l'espace qui est le nôtre.

En décalage avec les autres, avec ses frères et ses soeurs de combat, mais également avec lui-même, comme nous le disions tantôt, du fait d'un phénomène connu sous le nom de dyssynchronie, terme inventé par Jean-Charles Terrassier, qui désigne par ce mot les écarts importants que l'on peut constater dans le développement des facultés parallèles du haut potentiel, et ce notamment durant son enfance (la dyssynchronie supposant étymologiquement que ce qui devrait être plus ou moins synchrone ne l'est pas). Il vit son existence à la troisième personne, est submergé par des sensations et des sentiments qui le paralysent, apprend plus vite qu'il ne sait faire et, last but not least, fera parfois toute sa vie preuve d'une grande maturité intellectuelle tout en se montrant d'une grande immaturité sur le plan émotionnel, ce qui ne manquera pas de lui porter préjudice. Cet éternel enfant, dont il conservera longtemps la plasticité cérébrale et que Nieztsche aurait certainement beaucoup apprécié, se noie dans la nuit de ses sentiments nébuleux et les méandres de son impatience, frustré de ne pouvoir aller aussi vite qu'il le souhaiterait, la pratique requérant dans sa maîtrise des répétitions multiples, contrairement à la théorie (pourquoi ne puis-je me contenter d'être un pur esprit ? se demanderont certains zèbres). D'où les dysorthographies et autres troubles liés à la lecture et l'écriture que l'on retrouve chez nombre d'entre eux, et particulièrement chez les garçons. En outre, le haut potentiel se montre bien naïf à l'égard de son prochain, ne soupçonnant que rarement, au cours de ses jeunes années, que les autres puissent être mauvais, mal intentionnés, incapables de raisonner correctement, ou du moins d'accepter et d'accéder à la logique de raisonnements soigneusement élaborés dans le but pourtant simple de se mettre d'accord. Cela dit, qu'on n'aille pas le prendre pour un benêt non plus : il sait reconnaître toute ces choses, et bien plus encore, à la seule intonation d'une voix qui sonne faux, d'une moue méprisante ou d'un regard qui en dit long, mais ne veut pas croire qu'il soit impossible d'y faire quoi que ce soit. Il ne cessera jamais d'y croire. Encore et toujours, il accordera sa chance à l'autre, mettra tout en oeuvre pour lui donner accès à son univers, où le bien triomphe du mal en toute circonstance, où toute maladie suppose un remède, où tout problème, en d'autres termes, trouve sa solution, quand bien même cela prendrait des années. Alors il persévère, oubliant parfois au passage qu'il y a des choses qu'on ne devrait pas tolérer, des comportements inacceptables et des limites à mettre pour se protéger dans les situations qui l'exigent. Fort heureusement, des sursauts d'égo le sauveront souvent, cela même en dépit de son grand manque de confiance en lui, prenant ceux qui se jouent de lui, l'attaquent et l'agressent au dépourvu dans les moments les plus inattendus. Ses échecs et ses confrontations douloureuses avec le monde "des autres" peuvent néanmoins le marquer durablement, et sa tendance à l'introspection pourra lui faire se demander longtemps ce qui ne va pas chez lui, le conduisant à se former et se forger une image dévalorisante de lui-même (ajoutez à cela le harcèlement scolaire, l'incrédulité familiale et l'incompréhension de ses enseignants, et vous obtenez un cocktail explosif, sans parler des maltraitances physiques et psychologiques).

Pour finir, hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne en matière de surdouance ou de surdon : pour une fois, la différence se fait en défaveur des hommes, pour des raisons diverses mais non divergentes, même si dépasser les 145 de QI s'avère plus rare pour la gent féminine que pour la gent masculine (0,18% des hommes contre 0,10% des femmes, selon le site douance.org) : à l'école, plus impatients et plus impulsifs, les garçons se retrouvent plus facilement en échec scolaire (cinq garçons pour une fille), interrompent plus rapidement leurs études quand ils en font et peuvent en cours passer pour des provocateurs, quand beaucoup de leurs homologues féminins, plus dociles, tiennent sans mal le haut de l'affiche en faisant profil bas. Plus tard, et surtout plus grave, si la sensibilité exacerbée des femmes et leur manque de confiance en elles peut attendrir, attirer et même charmer bien des hommes, il n'en va pas de même dans le sens inverse, et ce pour des raisons probablement culturelles : un homme trop sensible est presque toujours mal vu, puisque la sensibilité masculine est perçue dans notre société comme un manque de virilité (ce n'est bien sûr qu'une perception, personne n'ayant jamais soupçonné Clint Eastwood ou George Clooney de manquer de quoi que ce soit de ce point de vue-là). Pour compléter un tableau déjà peu avantageux, le jeu de la séduction étant ce qu'il est, le surdoué tombe trop vite amoureux, comme nous l'avons dit plus haut, se montre maladroit dans ses entreprises, manque d'assurance, fait peur par ses ratiocinations incessantes et, comble de l'ironie, met du temps à comprendre les règles du jeu, lui dont l'atout principal réside dans ses capacités d'analyse et d'adaptation. Les filles qu'il convoite ou fréquente lui diront souvent "Tu réfléchis trop !", "Arrête de te/me prendre la tête !", "T'interprètes tout de travers !". Fort heureusement, contrairement au cliché qui voudrait que tout surdoué ressemble aux nerds des comédies américaines, petits, portant lunettes et boutonneux jusqu'aux oreilles, les surdoués ne sont pas sans quelque pouvoir de fascination sur les autres, et notamment les personnes du sexe opposé - le mieux restant pour eux comme pour tout le monde d'être le plus naturel possible et de trouver une personne avec laquelle ils puissent se sentir une proximité d'âme.

En résumé, voici, selon moi, une liste non-exhaustive de caractéristiques grâce auxquelles il est possible d'envisager un surdon :

1. QI supérieur à 130 (bien sûr, s'il est de 128 ou 129, ça ne veut pas dire qu'on n'a pas le profil - au-delà de 145, on parle de très haut QI, et donc de très haut potentiel).

2. Hypersensibilité.

3. Hyperesthésie (ses cinq sens sont extrêmement sensibles et, par conséquent, délicats).

4. Capacité d'adaptation, d'apprentissage et d'analyse remarquables, au point que l'entourage, très tôt, s'en étonne.

5. Grande créativité.

6. Goût prononcé pour les lettres et les jeux de mots.

7. Tendance à tout remettre en question, vouloir tout comprendre et tout connaître.

8. Sentiment d'être en décalage avec les autres.

9. Idéaliste.

10. Elabore de nombreuses théories sur tout et, surtout, sur le Tout.

11. Questionnements existentiels permanents, et ce dès l'enfance, au point que cela peut, dans certains cas, tourner à l'angoisse.

12. Hyperstimulabilité.

13. D'une grande curiosité.

14. Imagination remarquable.

15. Des centres d'intérêts multiples, qui le poussent à passer rapidement de l'un à l'autre en peu de temps (tendance à se disperser).

16. Grand sens de l'humour.

17. Travaille avec acharnement si le sujet le passionne et se laisse aller dans le cas contraire.

18. Capable de faire plusieurs choses en même temps (suivre des conversations parallèles, écouter tout en rêvant, parler tout en écrivant, corriger des copies tout en suivant des conférences sur le net (qui a dit que je parlais de moi ?)).

19. Sens prononcé de la justice et de la morale, les injustices le mettant hors de lui.

20. Ne respecte les règles qu'à condition de les trouver logiques.

21. A su lire - et écrire - plus tôt que la moyenne (mais le phénomène dit de dyssynchronie provoque parfois l'inverse - Einstein, par exemple, n'a parlé qu'à l'âge de quatre ans).

22. Excellente mémoire (notamment affective).

23. Grand sens logique, ce qui le rend bon dans la résolution de problèmes, d'énigmes et de puzzles de toutes sortes.

24. Peut se montrer abrupt et, par là, blessant dans ses remarques.

25. Très susceptible (ou facilement atteint par certains propos ou certaines situations).

26. Rêve et réfléchit sans arrêt (même la nuit).

27. Ne se considère pas comme exceptionnel, voire se dévalorise.

28. Manque de confiance en lui (ce qui peut se traduire par une tension permanente, sensible jusque dans sa démarche).

29. Puissante empathie.

30. Grande immaturité émotionnelle.

31. Eprouve des difficultés à mettre en avant son travail et ses créations.

32. Très exigeant, envers lui-même comme envers les autres.

33. Logorrhée : peut se lancer dans des diatribes interminables si le sujet le passionne.

Pour conclure, je ne vous ferai pas dans ces lignes, en sus, l'affront de vous conter l'histoire de ma vie, ce qui n'aurait aucun intérêt (si ce n'est pour ceux de mes élèves qui auraient trouvé le courage de lire cette longue présentation), et ce d'autant plus que je n'ai pas été officiellement diagnostiqué (les raisons pour lesquelles j'ai découvert que je correspondais de manière presque caricaturale au profil ne sont cependant pas dénuées d'attrait, pour quoi je les ai consignées dans mon micro-essai sur la synchronicité), mais puis vous assurer qu'elle n'est pas de tout repos et que je ne m'ennuie jamais (je ne comprends d'ailleurs pas les gens qui disent s'ennuyer - quand c'est récurrent, cela traduit selon moi un grand vide intérieur, dont j'ai récemment découvert qu'il s'agissait d'un signe peu rassurant concernant l'état de santé psychologique de ces personnes, leur souffrance étant, dans certains cas, immense - les borderline, dont je parlerai dans un futur article, en sont un bon exemple). Il me semble à présent que le temps est venu pour moi de mettre un point final à ce qu'il serait bon de considérer comme une introduction générale, très générale, trop générale, au phénomène malheureusement mal compris de la surdouance ou du surdon, qui je l'espère vous aura permis d'en comprendre davantage les caractéristiques principales et les problématiques particulières et, peut-être, d'avoir un regard nouveau sur des connaissances, des collègues, des amis, des membres de votre famille et, pourquoi pas, sur vous-même. Ainsi, voilà que s'achève ce portrait d'un être au bord du néant, surdoué sous-doué toujours prêt à bondir quand le saisit la sensation d'un vertige vorace à la vue du vortex inviolable de la vérité.

Vendredi 30 juin 2017. E.B.

Sources :

- COLLECTIF, Enfants exceptionnels - précocité intellectuelle, haut potentiel et talent, ouvrage universitaire réalisé sous la coordination de Todd Lubart, France, Bréal, 2016
- WAHL Gabriel, Les Enfants intellectuellement précoces, Paris, puf, 2015.
- MAGNIN Hervé, Moi, surdoué(e) ?!, Editions Jouvence, 2010.
- SIAUD-FACCHIN, Trop intelligent pour être heureux ? - L'adulte surdoué, Paris, Odile Jacob.
- Une psy à la maison, chaîne Youtube d'une psychologue spécialiste de la question des pervers narcissiques et des surdoués.
- douance.be, site belge dédié à la question de la surdouance et à tout ce qui s'y rapporte.
- douance.org, autre site dédié aux surdoués.



Comme il est désormais de coutume, je vous propose en guise de bonus de partir en balade à mes côtés dans un petit poème de ma composition :

Balade cosmique

Sous le ciel étoilé, mon œil
Imbibé de lune, assoiffé
De rêves, semble sur le seuil
Inhibé du regard, coiffé
D’une lumière iridescente.

Il se noie dans un océan
De noirceur, bercé par l’écho
Des marées stellaires, néant
Des moiteurs nocturnes, l’égo
Brûlant, lueur incandescente.

Mon ventre vide brûle et brille,
Et j’hume l’air des nuits d’été,
Le cœur empli de jolies filles,
Ma plume s’élance, entêtée,
Traverse la chair et l’espace.

L’encre se déverse, univers
Aux reflets moirés de pupille
Dilatée, dissection du vers
A l’effet soigné, s’éparpille
Sur la page, où des mots dépassent.

Je suis un cosmonaute, une ombre
En combinaison de plongée,
Que plus rien désormais n’encombre,
Colombe sur l’herbe allongée,
Ma raison s’envole, légère.

Et je franchis les galaxies,
Les pieds pris dans l’octosyllabe,
Amoureux des astres sexy,
L’iris épris de l’astrolabe,
Le corps à l’abri des fougères.

Et bientôt j’atteindrai l’extase,
Aux frontières de l’inconnu,
Je ne serai plus qu’hypostase,
Avec au front, portées aux nues,
Les quelques lettres de mon nom.

Voilà l’orée de mon cosmos,
Venue des confins de l’envers,
Déjà le froid me ronge l’os
Et, nu dans mon couffin de vair,
Je sens la rosée sur mon front.

Vendredi 10 février 2017. E.B.


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