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L'Histoire sans fin


L'Histoire sans fin Année : 1984

Titre original : The Neverending Story

Réalisateur : Wolfgang Petersen

Bastien, un jeune garçon qui vient de perdre sa mère, se fait harceler à l'école et n'arrive jamais à l'heure en cours découvre, en se réfugiant dans la librairie d'un vieillard pour échapper à ceux qui le martyrisent, un livre étrange intitulé L'Histoire sans fin, qu'il emporte subrepticement pour le lire en cachette dans les combles de son école. Il se laisse alors emporter vers de formidables aventures aux côtés de son avatar héroïque, le valeureux Atreyu, de Falcor, le dragon, de Morla, la tortue géante, et de bien d'autres personnages hauts en couleurs, dans le monde de Fantasia. Las, ce monde fantastique et fantasmagorique est rongé par un mal indicible qui le dévore de l'intérieur - le néant. Si rien n'est fait, il ne restera bientôt plus rien de lui et l'impératrice mourra. Seule solution pour l'intrépide Atreyu : partir en quête au bout du monde afin de découvrir le moyen de guérir l'impératrice de la maladie dont elle est atteinte. Et ce moyen, mise en abîme oblige, c'est que Bastien donne à l'impératrice un nouveau nom. Ce dernier, au terme d'une nuit d'orage particulièrement angoissante, finira par se décider à lui donner le nom de sa défunte mère.

Je suis né en 1984. Souvent réfugié devant mon téléviseur pour regarder un nombre incalculable de films pendant mon enfance, je n'ai donc pas échappé à l'inénarrable Histoire sans fin, film américano-germanique de Wolfgang Petersen adapté du roman éponyme de Michael Ende publié en 1979. Je trouvais à l'époque l'atmosphère de ce film en apparence pour les enfants particulièrement noire et déprimante, ne comprenant pas réellement de quoi celui-ci parlait. Aspiré par sa galerie de personnages tout à la fois grotesques, charismatiques et fascinants, je ne pouvais cependant pas m'empêcher de le regarder chaque fois qu'il était rediffusé. J'étais alors loin d'imaginer l'effet qu'aurait sur moi cette petite production kitschissime une trentaine d'années plus tard. Nous verrons au cours des paragraphes qui suivent ce que j'ai découvert et redécouvert en me replongeant dans cette aventure en en abordant trois aspects fondamentaux : son traitement du genre dit de l'heroic fantasy, son insistance sur les pouvoirs de l'imagination et, pour finir, sa façon d'aborder le thème du deuil.

Sur le plan narratif, le réalisateur donne dès les premières minutes du films à Bastien toutes les raisons de ne plus supporter le monde réel : sa mère a passé l'arme à gauche, son père ne se soucie guère de ce qu'il pense ou désire et trois de ses camarades de classe le harcèlent en permanence et le rackettent. C'est donc tout à fait logiquement qu'il se réfugie dans un monde imaginaire au sein duquel il lui est possible d'avoir un contrôle absolu sur son environnement, les gens et les événements, ainsi que sur la manière dont il se les représente, autrement dit de se prendre pour dieu. Cet univers, c'est celui d'un Bastien devenu le valeureux Atreyu, jeune héros repoussant la mort - et donc le néant - en dehors et au-delà des frontières de son imagination - pour sauver l'impératrice - sa mère - des griffes de l'oubli. Fantaisie, fantasme et fantômes font ici bon ménage et l'enchantement du rêve (et pourquoi pas du cauchemar) remplace et compense allègrement le désenchantement d'une réalité par trop éprouvante, à laquelle Bastien peine à faire face. Une réalité qu'il ne peut totalement éluder, néanmoins, tant sa présence métaphorique est manifeste dans l'univers de Fantasia, qui n'est autre qu'une projection de ses angoisses et de ses espoirs, tant par contraste (Atreyu est tout ce qu'il n'est pas : confiant, fort et courageux) que par inversion (si la mère de Bastien n'a pas survécu, l'impératrice, elle, peut encore guérir de sa maladie). L'heroic fantasy devient de la sorte le miroir déformant d'une situation difficile à gérer pour un enfant de cet âge - en d'autres termes, c'est là son unique moyen d'y réfléchir. D'où le besoin qu'il ressent de s'isoler sous les combles pour aller lire ce livre dont il est le héros. Il prend de la hauteur.

Il apparaît ainsi clairement que L'Histoire sans fin se donne comme une ode aux pouvoirs de l'imagination. Mieux, elle en donne une définition quasi-philosophique. Dans une tirade à la profondeur inattendue (du moins pour un film de ce genre), le loup qui poursuit Atreyu jusqu'aux frontières - du réel ? - lui donne une leçon que le spectateur n'est pas prêt d'oublier : selon lui, Fantasia n'est autre que le monde issu de nos "fantaisies" (d'où son nom), ce qui signifie qu'il n'a pas de limite - en dehors de nos capacités oniriques, cela s'entend. Sa destruction par le néant correspond donc au fait que les hommes cessent progressivement de rêver. Et perdre ses rêves, c'est perdre espoir. Pire, une personne qui sombre dans le désespoir est une personne facile à soumettre. Conséquence immédiate : celui qui parvient à maintenir les gens dans le désespoir détient le pouvoir. Ou quand un film pour enfants se transforme en fable philosophico-politique... à la morale discutable. En tout cas selon moi. Car en effet si l'imagination permet bel et bien tout à la fois de prendre de la distance afin de mieux réfléchir et de se libérer, ne serait-ce que par l'opportunité qu'elle nous offre d'envisager d'autres possibilités dans un contexte donné (quand une situation pose problème), elle constitue par la même occasion, quand elle se présente sous forme de fiction littéraire ou cinématographique (ou autre), une soupape de sécurité, non seulement pour l'individu - qui trouve par elle le moyen d'évacuer son mal-être - mais également pour tout système politique : en projetant tant à l'écrit qu'à l'écran nos aspirations, nos angoisses et nos frustrations, nous nous enfermons dans la passivité du rêveur, oubliant au passage qu'agir est l'unique moyen de changer les choses en toutes circonstances. Et nous ne nous rebellons pas. Sans compter le temps passé chaque jour par le plus grand nombre aujourd'hui devant des écrans de tailles et de natures diverses. Dans un tel cas, l'imagination devient pourement et simplement un sédatif et permet, en donnant de l'espoir - car après tout l'espoir fait vivre - de soumettre la population. Sinon, pourquoi les politiciens feraient-ils autant de promesses ? Et pourquoi les pires comme les meilleurs régimes politiques de l'Histoire reposent-ils tous sur l'idéal d'un avenir plus confortable, au même titre que les systèmes religieux ? Le loup de L'Histoire sans fin semble avoir oublié que l'imagination des hommes est une arme à double tranchant. Mieux vaudrait donc formuler les choses ainsi : l'imagination libère l'individu, à condition toutefois qu'elle ne mène pas à l'inaction permanente et que ce dernier ne laisse pas quelqu'un d'autre en prendre le contrôle - comme le réalisateur d'un film destiné au jeune public, par exemple... Il nous faudra donc faire le deuil d'une réflexion cohérente.

A propos de deuil, s'il est un sujet central dans L'Histoire sans fin, c'est bien celui-ci. La réalité que refuse Bastien quand il se réfugie dans son imaginaire, c'est celle de la mort, et plus particulièrement de la mort de sa mère, métaphoriquement présente sous les traits de l'impératrice mourante. Au seuil du deuil, un seul remède : le rêve. Car, dans les rêves, tout est possible. Celui qui cesse de rêver - et donc d'espérer - s'embourbe et sombre, tel le cheval d'Atreyu, dans le Marais de la Mélancolie, marasme du désespoir. L'épisode n'est pas sans rappeler, d'ailleurs, le mythe de la descente aux enfers d'Orphée, qui, lorsqu'il se retourne pour voir Eurydice, sa bien-aimée, qu'il souhaitait ramener d'entre les morts, la fait du même coup disparaître, ou bien encore celui, biblique, de la femme de Loth, qui se transforme en statue de sel quand elle jette un regard en arrière vers Sodome, ville condamnée, maudite, anéantie. Bastien serait plutôt du genre à se retourner mais, grâce au pouvoir de la littérature, il parvient à franchir, avec l'aide d'Atreyu, cette épreuve difficile et finit par donner à l'impératrice le nom de sa mère. Il fait enfin son deuil, tout en ramenant sa mère (passée de l'autre côté du miroir) à la vie par le truchement de sa mémoire. Pour lui, ce fut, à l'instar du périple d'Atreyu, la plus dure des épreuves. D'où l'aspect profondément sombre et triste du film de Wolfgang Petersen, en dépit de la grande naïveté qui semble se dégager des personnages, des décors et de certains dialogues. Bastien s'enferme et s'enfonce dans les ténèbres d'un grenier pendant l'orage pour faire face à son tourment, puis s'engonce dans l'univers de Fantasia, tout aussi lugubre par moments, bien que sublime. Rêve et réflexion vont ainsi de pair et c'est une excellente définition de ce que doit ou devrait être toute bonne fiction que nous propose le réalisateur : un reflet de la réalité qui permet de prendre de la distance et, donc, de réfléchir. Miroir de la mort, la fantastique et fantasmagorique Fantasia se fait terrain de chasse aux fantômes pour un petit garçon hanté par la disparition de sa génitrice.

En conclusion, si le film de Wolfgang Petersen n'est pas exempt de défauts et si son esthétique est un brin désuette, voire carrément kitsch, avec ses décors en carton pâte, ses créatures fantastiques à l'apparence improbable et sa bande originale en partie composée par Georgio Moroder, et si John McTiernan fera nettement mieux dans un registre similaire avec Last Action Hero en 1993, il n'en demeure pas moins que L'Histoire sans fin nous offre une réflexion d'une maturité remarquable pour un divertissement destiné, a priori, à un jeune public, et ça fait du bien de constater que, pour une fois, comme ce fut en des temps reculés le cas des productions Disney, un film pour les enfants ne prend pas ces derniers pour des imbéciles et, proposant plusieurs niveaux de lecture, conserve tout son intérêt pour des spectateurs plus matures. On regrettera néanmoins l'éceuil, apparemment systématique dans les adaptations cinématographiques de romans fondés sur une mise en abîme, de la conservation du livre comme objet de transition vers des univers oniriques. On est dans un film et, si mise en abîme il doit y avoir, c'est avec un autre film - ce que, justement, corrigera Last Action Hero. L'Histoire sans fin est donc loin d'être l'histoire sans faille. Fort heureusement, le réalisateur se rattrape au tout dernier moment en faisant lire à Bastien que d'autres gens ont vécu l'aventure avec lui - autrement dit, nous, les spectateurs.

Note : 8/10

Jeudi 29 août 2019. E.B.


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