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Mélina


Que la fiction fût, dans une certaine mesure, toujours un peu vraie ; qu'à son tour, la vérité fût, dans une certaine mesure elle aussi, toujours un peu fictive ; cela, Mélina n'en doutait point. Ou, plutôt, n'en doutait plus C'est la raison pour laquelle elle avait, au terme d'une existence misérable consacrée tout entière au difficile entretien d'une grande surface, décidé de faire remplacer définitivement ses souvenirs par d'autres, plus agréables, afin de partir en paix, l'esprit tranquille et, surtout, débarrassé de l'insoutenable souillure que constituait désormais pour les personnes de son âge et de sa classe sociale la vie dans le monde réel.

Pour ce faire, elle avait économisé toute sa vie.

Une vie de dur labeur et d'heures supplémentaires non payées, de factures et de dettes, de peines et de souffrances, en grande partie passée seule dans une tour HLM décrépite, avec pour seule compagnie sa chienne et ses deux enfants, Marielle et Marion (les soeurs M&M's, comme aimaient à les surnommer ses voisins), dont elle avait dû s'occuper sans cesse jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans, l'ignorance crasse et l'incommensurable fainéantise de ces dernières les ayant pendant de trop longues années, et ce bien malgré elles, il faut le dire, empêché de trouver du travail. Par dépit, mais peut-être aussi par défaut, Marielle et Marion s'étaient mariées avec des hommes trop occupés par l'image qu'ils donnaient d'eux-mêmes en société pour se soucier du manque abyssal de personnalité qui caractérisait les soeurs M&M's.

Leur mariage fut une libération pour Mélina.

Marquise, leur chienne, disparut quelques mois plus tard. Totalement esseulée depuis plus de quinze ans, Mélina venait d'apprendre qu'un cancer généralisé l'emporterait dans les mois à venir. Maudit mélanome. Il ne lui restait par conséquent plus qu'une seule chose à faire : s'organiser pour le grand départ. Marielle et Marion ne lui ayant ni rendu visite, ni même téléphoné depuis leur déménagement, Mélina préféra ne pas les prévenir de sa mort prochaine. Encore moins de son petit projet. Soulagée de n'avoir de comptes à rendre à personne, elle accomplit en quelques semaines à peine les démarches administratives tout à la fois fort nombreuses et fort complexes qui la mèneraient de son modeste trois pièces de la rue des Alouettes à sa dernière demeure, en passant, et c'était là le plus important, par son lit de mort ultra-sophistiqué.

La clef de voûte de sa cathédrale onirique.

On lui avait demandé de fournir la preuve physique de ses ressources financières en plusieurs exemplaires, de signer d'innombrables papiers, de retrouver des documents parfois plus vieux qu'elle, de faire la copie de son empreinte rétinienne à la préfecture de police, d'obtenir un duplicata de chacun de ses diplômes (c'était d'ailleurs la première fois qu'elle se réjouissait d'en avoir si peu), de signaler à la mairie son départ prochain, de faire parvenir à la régie des HLM domusiennes son préavis, d'acquérir une concession dans un cimetière quelconque et de payer à l'avance les frais d'inhumation, conditions sine qua non pour que soit rendue possible la procédure. Elle avait choisi, pour ce faire, la compagnie Thanatoniris, spécialisée dans la mort assistée depuis déjà plusieurs décennies.

Car il n'est jamais trop tard pour vivre son rêve.

C'était ce que répétaient sans cesse les publicités interactives. On pouvait obtenir toute la documentation nécessaire en seulement quelques impulsions neuronales. Ç'avait le mérite d'être simple. Mélina se souvenait de la manière dont on plaçait autrefois les produits sur les rayons des supermarchés, les plus chers à hauteur du regard, immédiatement accessibles à l'œil endormi des consommateurs, et les moins chers tout en bas, sur la dernière étagère, au niveau des pieds. Elle se rappelait les odeurs, les musiques et les messages colorés dont on ornait les têtes de gondole afin de mettre à l'aise les clients, de les pousser inconsciemment à l'indispensable achat de denrées tout à fait dispensables. Aujourd'hui, les gens recevaient les courses directement chez eux, mais les techniques de vente n'avaient guère évolué.

C'était, encore et toujours, de la manipulation.

Des robots scrutaient vos moindres faits et gestes sur le réseau, vos habitudes, vos sites et programmes préférés, déterminaient quels étaient les goûts de vos amis et de votre famille, lisaient vos messages personnels, enregistraient, comparaient, calculaient, tout ça dans l'unique but d'afficher à tout instant les réclames idoines aux endroits-clefs de votre environnement. Partout la publicité polluait en permanence le champ visuel de ceux qu'on surnommait déjà les néo-humains. La puce AdReal, implantée dès la naissance, avait fait des ravages. Mélina n'en avait jamais eu. Elle était née quelques années trop tôt. De son grand âge, elle pouvait de la sorte observer avec une distance critique l'inquiétante évolution des mœurs de son temps.

De pire en pire, ruminait-elle. De pire en pire.

Cependant que la société Thanatoniris traitait son dossier, Mélina dut, elle, préparer de son côté le scénario de son existence posthume – ou plutôt, pour être plus précis, de son existence préhume. Tout aussi maligne que malicieuse, Mélina prit le soin d'inclure, au terme de son récit, la présence, au sein de l'univers qu'elle venait de créer, d'un dispositif semblable à celui de la mort fictive proposée par son prestataire de services funéraires : on lui proposerait donc, une fois de plus, de s'imaginer une nouvelle vie la mort approchant. Ce système de poupées russes lui permettrait, peu ou prou, de vivre éternellement.

Car c'était là son véritable rêve.

Plus encore que la vie, c'était sa mort, qu'elle n'acceptait pas et jamais n'accepterait.

Le professeur Lévi ne fut pas dupe, qui l'accueillit un sourire complice sur les lèvres au pied de la Tour de Marbre, une immense et majestueuse construction sise au coeur de Domuse, entre l'hôpital Louis Pasteur et la cathédrale St Jean. Cet impressionnant monolithe marmoréen trônait telle une statue divine au sommet d'une colline depuis longtemps traversée par d'innombrables ruelles et couverte d'immeubles plus ou moins grands, et c'était là qu'en dépit de la somme exorbitante exigée par ses propriétaires d'alors, la société Thanatoniris avait choisi d'installer ses locaux.

La mort, ça n'a pas de prix.

– Bienvenue chez nous, Mme Faustine. Mélina – je peux vous appeler Mélina ? –, je vous félicite d'avoir choisi la société Thanatoniris. Nous sommes, et je n'exagère rien, les meilleurs dans le domaine. Vous devez cependant déjà la savoir, sans quoi vous ne seriez pas ici.

Elle opina du chef, sans mot dire.

Le professeur, un homme d'une quarantaine d'années portant moustache et lunettes, l'observa quelques instants, puis lui proposa de la suivre jusqu'à son bureau. Sa démarche assurée, son port altier, son regard perçant, sa poignée de main tout à la fois souple et ferme, sa blouse blanche immaculée, ses chaussures de ville toutes neuves, sa montre hors de prix, tout en lui respirait le professionnalisme et l'opulence. Rien que de très normal, se dit Mélina, qui commençait à se sentir un tantinet mal à l'aise en présence d'un tel personnage.

La tour, quant à elle, était à l'image du professeur : des pots de chrysanthèmes au parquet régulièrement ciré, de la tapisserie verte recouverte de motifs circulaires à la lumière tamisée des appliques, des portes métalliques aux lambris de chêne blanchi, rien n'avait été laissé au hasard, pas même les hôtesses d'accueil, dont le sourire éblouissant n'avait d'égal que le sérieux. Mélina songea qu'il devait être extrêmement difficile d'entretenir un endroit pareil et se réjouit de ne plus avoir à s'acquitter de tâches aussi ingrates.

Sur les murs, des publicités vantaient les mérites des formules tout compris proposées par leurs différentes agences : fantasy, science-fiction, policier, fantastique, réalisme, poésie, tout était possible, dès lors qu'on en avait les moyens. Il y avait même, ici et là, des distributeurs de scénarios pré-conçus pour les clients qu'une imagination restreinte empêchait d'écrire eux-mêmes leur histoire. Dans ce cas, pensa Mélina, de quoi peuvent-ils bien rêver, ces gens-là ?

– Je vous en prie, fit le professeur en ouvrant à la vieille dame la porte de son bureau. La procédure commencera dans une heure. Si vous le voulez bien, nous allons ensemble récapituler l'histoire fictive de votre nouvelle vie, afin d'éviter à nos éminents spécialistes de commettre la moindre erreur.

Le professeur Lévi, confortablement installé derrière son imposant bureau, fit légèrement pivoter son siège, dont l'imperceptible surélévation ne manquait jamais de donner à ses clients l'impression d'être au pied d'un dieu quelconque à l'heure du jugement dernier. Mélina ne faisait pas exception, qui se sentait de plus en plus mal à l'aise. Après avoir tapoté quelques instants sur son écran tactile, le professeur se mit à commenter le texte qu'il avait désormais sous les yeux :

– Voilà un texte d'une qualité littéraire indéniable. C'est étonnant, venant de quelqu'un comme vous, lâcha brutalement le professionnel de la mort assistée. Enfin, vous êtes de la vieille école, tout s'explique.

Mélina, piquée au vif, manqua s'emporter violemment. Tâchant de se contenir et de ne pas en prendre ombrage, elle feignit l'humilité.

– Veuillez pardonner la lourdeur de mon style, M. le professeur. C'est que, voyez-vous, le poids des ans fait également sous son joug ployer ma modeste plume. Et puis, je n'ai pas fait beaucoup d'études, vous savez.

Haussant un sourcil dans sa direction, le professeur Lévi reprit comme si de rien n'était :

– Vous désirez vivre une vie de princesse dans un royaume imaginaire inspiré du Haut Moyen-Âge, connaître les joies du luxe, du calme et de la volupté, posséder mille et une richesses héritées du roi votre père, être courtisée par un homme admirable, honnête et courageux – de sang noble, évidemment – , voir vos fils, grands, forts et d'une finesse intellectuelle inégalée, partir à l'aventure dans de lointaines contrées et revenir auprès de vous lorsqu'à son terme arrivera votre existence. Et c'est là qu'intervient la caractéristique principale, que dis-je, la particularité, voire l'originalité de votre récit : vous souhaitez prolonger l'expérience encore et encore en incluant au sein de cette dernière la présence d'un dispositif semblable au nôtre.

– C'est exact, confirma la vieille dame.

– Mélina, vous avez élaboré ce que l'on appelle, dans le jargon des spécialistes, une asymptote. C'est une astuce à laquelle peu de personnes songent, en réalité. Vous êtes, si je puis me permettre, plus rusée qu'il n'y paraît au premier abord. Comme quoi, les apparences...

– L'habit ne fait pas le moine, comme on dit, ponctua Mélina.

– Comme vous dites, oui, mais un moine reste un moine, asséna le professeur.

– Certes, se contint Mélina, qu'une telle avanie ne pouvait plus vraiment vexer.

Pendant la demi-heure qui suivit, Mélina signa, en quantités astronomiques, des papiers pour la plupart incompréhensibles. Une fois cette tâche accomplie, le professeur l'accompagna solennellement au sous-sol, où l'attendait une équipe de jeune gens dans l'ensemble enthousiastes, sympathiques et souriants. Leur dynamisme avait de quoi surprendre. Après tout, songea Mélina, ce ne sont jamais que des entrepreneurs des pompes funèbres comme les autres. En plus sophistiqués.

On l'installa sur un lit des plus confortables, lui brancha moult électrodes, câbles et cathéters, et lui pria de ne point trop remuer. Après quelques vérifications techniques, l'équipe se réunit autour d'elle au grand complet (il y avait en tout et pour tout quatre personnes, dont le professeur Lévi), lui fit ses adieux puis se retira dans l'ombre de la salle de contrôle afin d'y lancer la procédure depuis l'ordinateur central. Tout se déroula comme prévu.

A ceci près qu'un léger incident se produisit au terme du processus de remplacement des données. L'encéphale récalcitrant de Mélina, tout entier constitué d'un inextricable amas d'aigreur et de haine, de malheur et de gêne, de douleur et de peine, se braqua subitement lorsque l'ordinateur, conformément au programme, tenta d'en extraire les derniers souvenirs. Marielle et Marion ne pouvaient pas ne pas se marier. Marielle et Marion ne pouvaient pas ne pas se marier. Marielle et Marion ne pouvaient pas ne pas se marier. Dans l'incapacité totale de poursuivre l'opération, l'ordinateur central, à défaut de la mener à bien, prit, selon la logique qui lui était propre, la décision de réinitialiser le cerveau de Mme Faustine et de lui rendre sa mémoire – jusqu'au moment de sa mort – afin bien sûr de ne point trop l'endommager.

Si le remplacement des données fut un échec, l'asymptote, elle, fut en revanche un franc succès. Mélina vécut et revécut par conséquent peut-être dix fois, cent fois, mille fois son existence abjecte, récurant sans cesse les mêmes toilettes, les mêmes allées, les mêmes rayons, ressassant sans cesse les mêmes idées, les mêmes rêves et les mêmes déceptions, refusant sans cesse de vivre cette vie sans pour autant jamais cesser de la revivre, jusqu'à ce qu'enfin, peut-être un jour, mort s'ensuive.

Nouvelle achevée le jeudi 31 janvier 2013. Erwan Bracchi.


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