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Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?


Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Année : 1966

Titre original : Do Androids Dream of Electric Sheep ?

Auteur : Philip K. Dick

Dans un futur post-apocalyptique, où les humains se distinguent les uns des autres par la possession d'animaux électriques, extrêmement courants, et d'animaux réels, devenus fort rares, au point d'être référencés dans un guide pour collectionneur, Rick Deckard, un chasseur de primes hors pair, rêve, afin d'intégrer pleinement la classe sociale à laquelle il prétend appartenir, de remplacer son mouton électrique par un vrai. Lorsqu'il apprend qu'un groupe d'androïdes de type Nexus 6 a fui Mars pour rejoindre la Terre, ce dernier saisit sa chance et se lance aussitôt à leur poursuite, dans l'espoir d'en retirer une prime conséquente et de pouvoir ainsi s'offrir l'animal de ses rêves. Au cours de sa quête et de son enquête, il utilisera le test de Voigt-Kampf, seul test capable de détecter les androïdes et de les différencier des êtres humains, qui lui permettra de découvrir que Rachel Rosen, la fille de M. Rosen, le créateur de ces machines incapables de la moindre empathie, n'est autre elle-même qu'un Nexus 6. Touché par l'impuissance et la détresse d'icelle, Rick Deckard commence à douter de la pertinence de son test et se poser des questions sur la valeur morale de son métier de Blade Runner. Après tout, il n'est peut-être qu'un meurtrier. Ses soupçons se confirment lorsque son collègue, Phil Resh, découvre, avant de mourir, qu'il est lui-même un androïde reprogrammé. Rick Deckard se rassure alors comme il peut, notamment à l'aide du mercerisme, une religion futuriste dont le but est d'offrir aux hommes une union mystique inaccessible aux androïdes, du fait de leur manque d'empathie. De son côté, J.R. Isidore, un être humain "spécial" (c'est-à-dire un idiot), qui vit depuis trop longtemps seul dans son immeuble délabré, fait la connaissance des trois derniers androïdes fugitifs et l'expérience à son insu de leur incommensurable froideur. Lorsque Deckard, de plus en plus perturbé, parvient à les retrouver après avoir fait l'amour à Rachel Rosen, Isidore hésite à se mettre en travers de son chemin, mais ne se propose pas pour autant de l'aider. Il lui apprend néanmoins qu'à la télévision fut annoncé quelques instants plus tôt la mort du mercerisme, qui ne serait qu'un vaste canular. Las, Deckard achève sa mission, puis rentre chez lui retrouver sa femme, Iran, qui le borde avant une nuit de sommeil bien mérité. Deckard s'endort avec au fond de lui l'intime conviction que le mercerisme n'est pas une supercherie, puisqu'il croit avoir fusionné définitivement avec Mercer Lui-même.

Une fois n'est pas coutume, Philip K. Dick remet en question, comme on peut le voir, la notion de réalité. Qu'est-ce qui est réel ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? Comment se définit la réalité ? Celui qui disait, à raison, que la réalité, c'est ce qui reste une fois qu'on a cessé d'y croire, aborde là l'un de ses thèmes de prédilection, tout en tentant de savoir ce qui fait de nous des êtres humains et ce qui nous différencierait d'êtres artificiels créés de toutes pièces en laboratoire, autrement dit d'androïdes. Et s'il n'y avait finalement pas de différence ? Quid de la transcendance, de l'âme et de la divinité ? Nous allons voir, au cours des lignes qui suivent, que l'auteur aux multiples facettes nous offre, en manière de réponse, tout un florilège d'inquiétudes métaphysiques dignes des plus grands philosophes, expression d'une angoisse indicible que nous partageons tous avec lui depuis le berceau jusques au tombeau.

Philip K. Dick, à l'instar de nombreaux auteurs de science-fiction, s'attaque au mythe issu du grand classique de la littérature fantastique écrit par Mary Shelley, j'ai nommé Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818). Dans ce roman gothique épistolaire, un savant fou, Frankenstein, créait un monstre ignoble en assemblant les membres sectionnés de plusieurs cadavres, et sa créature, une fois ranimée, se révoltait contre lui, son père, tentant de s'enfuir avant que de rejoindre les ténèbres dont elle n'aurait jamais dû sortir. A la manière dont le jeune écrivain narrait alors son histoire, le lecteur comprenait que le monstre n'était pas tant la créature que son créateur, et finissait par compatir au sort de cette chose innommable, dont l'humanité ne faisait à la fin plus le moindre doute. Il éprouvait de l'empathie. L'auteur de Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, lui, ne semble pas au départ opérer pareille inversion, faisant de ses androïdes des êtres froids aux personnalités distinctes, mais programmées, dont l'unique but est de survivre aux Blade Runners, leur créateur, M. Rosen, ayant tout fait pour qu'ils ne puissent être détectés par le test Voigt-Kampf. Hélas, leur manque d'empathie les trahit immanquablement. Ce serait donc là ce qui différencie les hommes des androïdes, du moins selon le test et la profonde conviction de Rick Deckard. Tout le génie de la technique narrative utilisée par Philip K. Dick consiste dès lors à nous faire douter, par le truchement des réflexions de Deckard, du manque d'empathie des androïdes, puisque lui-même en éprouve à leur égard, et de sa propre humanité. N'est-il pas finalement lui aussi un androïde, puisqu'il n'y a manifestement plus le moindre animal vivant sur Terre ? Symbole éloquent : lorsque Rick Deckard croit avoir trouvé, couvert de poussière au pied d'une montagne, un véritable crapeau, ce dernier ne se transforme pas en prince, mais s'avère n'être qu'une vulgaire réplique dont il ne tirerait, à sa grande déception, pas grand-chose sur le plan financier. Cependant, le doute continue de planer, cela ne prouvant absolument rien.

Or, ce doute, c'est le doute fantastique par excellence : Rick Deckard est-il, oui ou non, un androïde ? Et, partant, Rick Deckard perçoit-il la réalité telle qu'elle se présente à lui ? Sur ce point, l'auteur maintient à dessein l'ambiguïté la plus insoutenable, plaçant de la sorte son lecteur face à lui-même, ses peurs et ses représentations. Peut-on se fier à ce que pensent les personnages ? Voire à ce que nous dit et ne nous dit pas l'auteur ? Dans la littérature fantastique, on se demandera toujours si les règles de la nature ont bel et bien été transgressées par un élément surnaturel. Dans la littérature dickienne, on finira toujours par se demander si nous pouvons, dans le monde réel, une fois le livre refermé, faire confiance à nos sens et nos perceptions. En cela, Dick nous rappelle que nous ne sommes pas si différents des androïdes qu'il décrit. En effet, quelle différence y a-t-il entre une émotion feinte et une émotion réelle ? Entre une imitation grossière et l'original dont elle se fait la réplique ? Entre fiction et réalité ? La réalité ne serait-elle pas pour nous, comme elle l'est pour les androïdes, que l'apparence de la réalité ? Toute oeuvre de fiction nous le prouve : par la magie des mots, de nouvelles réalités s'ouvrent et s'offrent à nous le temps d'une lecture sous forme de rêves éveillés. La réalité n'est-elle pas, elle aussi, tout simplement, un rêve éveillé pour les moutons que nous sommes ? Notre obsession de la mort nous pousse sans cesse à donner du sens à tout, comme s'il était possible de sublimer la mort par le biais de créations esthétiques - autrement dit par le truchement de l'art. Car l'art, ce n'est jamais rien d'autre que cela. Il en va bien évidemment de même des systèmes religieux, idéologiques, philosophiques et scientifiques. Cette peur de la mort et, surtout, de son absence de sens (la mort serait conséquence sans être cause, et c'est là son principal écueil aux yeux des hommes), est donc la source génératrice de tous nos rêves et fantasmes - leur matrice. D'instinct, nous la fuyons, à l'instar des androïdes, sans vraiment savoir pourquoi, la contournons, la combattons, mais jamais n'en réchappons. C'est cette conscience de notre propre mort qui nous permet de compatir et de ressentir à l'égard de notre prochain ce que l'on appelle de l'empathie, par identification. Les sentiments sont ainsi toujours le fruit d'une forme de fiction. Mais sont-ils fictifs pour autant ? Peut-être. Une fois de plus, le doute subsiste et, pour les humains comme pour les androïdes, il semblerait que la réalité ne soit rien d'autre qu'un rêve éveillé dont seul la mort peut nous tirer.

A ce sujet, ce n'est peut-être pas un hasard si Philip K. Dick choisit, au cours des toutes premières lignes de son roman, de faire se réveiller Rick Deckard. Et ce n'est sûrement pas un hasard non plus si ce dernier retourne se coucher au cours des toutes dernières lignes de son aventure. En effet, Deckard, après avoir découvert que Mercer n'existe pas, choisit littéralement de fermer les yeux sur cette histoire et de croire ce qu'il veut. C'est en ce sens qu'il fusionne avec Mercer, devient Lui, devient Dieu : reconnaissant en lui-même le pouvoir de croire ou de ne pas croire, Deckard comprend qu'il ne pourra jamais vivre son rêve (posséder un véritable mouton), mais qu'il est possible en revanche de rêver sa vie (la différence entre un mouton électrique et un vrai mouton se trouvant uniquement dans son esprit). Mercer existe donc, puisqu'il choisit d'y croire. De cette épiphanie, le lecteur sort transfiguré : Dick vient en effet de lui donner une définition de lui-même. Etre un lecteur, c'est, comme le soutenait Coleridge, suspendre volontairement son incrédulité le temps d'une lecture. C'est accepter, au fond, de devenir l'heureux propriétaire d'un mouton électrique. Or, l'homme étant condamné par ses propres sens à ne jamais faire qu'interpréter le monde réel, c'est-à-dire à le lire comme ensemble d'informations, de signes et, peut-être, de symboles, ce dernier doit, s'il souhaite s'accomplir en tant qu'homme, s'accepter comme lecteur malgré lui d'un monde qu'il ne comprend qu'en partie, puisqu'il n'est lui-même qu'une partie de ce monde.

Un monde qui, dans les années soixante, sombrait lentement dans un consumérisme de masse, où la logique marchande et ses valeurs quantifiables remplaçaient peu à peu les valeurs morales d'antan d'une Amérique encore très puritaine en dépit des apparences. Philip K. Dick ne voyait pas cela d'un très bon oeil, qui donna pour nom Mercer au dieu de son roman, nous renvoyant de la sorte étymologiquement à l'idée de marchandise. En cela, notre auteur faisait preuve d'une grande clairvoyance, puisqu'il ne fait aucun doute aujourd'hui que la société de consommation, avec ses journalistes-prêtres, ses scientifiques-théologiens et ses cathédrales cathodiques faites de séries, de publicités et de films, a bel et bien remplacé la religion chrétienne au sein du monde occidental. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on découvre, derrière Mercer, un décor en carton-pâte : il est le dieu factice forgé par les producteurs hollywoodiens dans leurs sombres studios, un dieu de pacotille au corps et au coeur creux, dont l'unique pouvoir consiste à créer inlassablement des images à sa propre gloire. Au sein de cet univers qui n'est plus que décor, il n'y a plus rien de réellement réel, pas même les animaux, réduits à de vulgaires répliques d'eux-mêmes. L'obsession de Rick Deckard pour l'authenticité, mais aussi pour l'argent, le conduit à se rendre compte de ce que plus rien n'a véritablement de valeur en ce monde, si ce n'est la vie, de plus en plus rare, et son corrélaire, la mort - celle qu'il donne aux androïdes pour empocher ses primes et finit par le faire culpabiliser. Sentiment chrétien s'il en est, cette culpabilité ne lui permet pas d'acheter, mais peut-être de se racheter en redécouvrant au fond de lui-même cette authenticité qu'il pensait ne plus être en mesure de trouver sur Terre. Autrement dit sa capacité à sentir et ressentir, ce que l'on pourrait qualifier d'humanité, quand bien même serait-il un androïde. Son empathie. Peut-être la seule chose qui soit vraiment réelle, bien que résultant de ses représentations - c'est-à-dire d'une fiction.

Ainsi, de même que Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? comporte plusieurs niveaux de lecture, Philip K. Dick, en sus de sa critique implicite du consumérisme, nous fait comprendre qu'il existe également, dans le monde que nous considérons comme réel, plusieurs niveaux de réalité, chaque interprétation de ce dernier par un individu quelconque donnant naissance à une réalité nouvelle. Car, comme le disait Anaïs Nin, les hommes ne voient pas le monde tel qu'il est, mais tel qu'ils sont. S'il peut sembler a priori difficile d'accepter pareille conclusion (chacun serait le personnage de sa propre fiction), force est de constater néanmoins qu'il en existe une preuve pour le moins flagrante : le mensonge. Eh oui. Qui d'entre vous n'a jamais menti ? Qui d'entre vous n'a jamais pris plaisir à voir son prochain vivre, ne serait-ce que l'espace d'un instant, dans une réalité différente de la sienne ? Pire, qui pense ne jamais s'être menti à lui-même ? Connais-toi toi-même, disait l'autre. Eh bien, si l'on en croit notre cher Philip K. Dick, ce n'est là pas tâche aisée. A moins qu'il ne suffise pour cela de croire en soi...

P.S. : une grande partie de cette critique ayant été rédigée sous l'effet d'une forte grippe, l'auteur de ces lignes décline toute responsabilité quant aux différentes formes d'aliénation mentale pouvant résulter de sa lecture.


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