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Nekromantik


Nekromantik Année : 1987

Titre original : Nekromantik

Réalisateur : Jörg Buttgereit

Un ramasseur de cadavres professionnel nourrit sa passion pour la mort en ramenant chez lui des organes et des membres soutirés à ses "clients", trophées de chasse qu'il partage avec sa compagne dans des moments d'intimité nécrophilique particulièrement dérangeants. Un jour, il parvient à ramener le corps décomposé d'un noyé. Le couple nage alors en plein bonheur et se vautre comme jamais dans les délices immorales et complices de l'amour à trois, ou presque. Las, le jeune ramasseur perd son travail et sa femme, vénale, le quitte aussitôt, sans pour autant oublier d'emporter avec elle le macchabée devenu symbole de leur union. Notre homme, incapable de survivre à cette rupture, sombre alors dans les affres de sa propre folie, déchéance rapide et pathétique qui le mènera du meurtre d'une chatte à son propre suicide, épisode paroxystique d'une existence tout entière tournée vers la mort où sperme et sang se mêlent inexorablement pour le plus grand dégoût du spectateur et le plus grand plaisir du supplicié, qui trouve là son boner, si je puis me permettre le franglais, après avoir étranglé puis violé (oui, dans cet ordre) une prostituée dans un cimetière et plus ou moins décapité le fossoyeur.

Une question se pose à la fin de Nekromantik pour tout cinéphile qui se respecte : que viens-je donc de voir ? Si vous êtes normalement constitué, c'est-à-dire que vous n'êtes pas nécrophile et que le spectacle de la mort ne provoque pas chez vous la moindre jouissance, il est probable que les visions d'horreur qui parsèment ce long-métrage devenu culte aient provoqué quelques envies de vomir. C'est pourtant bien de cinéma qu'il s'agit ici, et nous verrons au cours des lignes qui suivent que Buttgereit, s'il ne signe pas là ce que l'on pourrait qualifier de chef-d'oeuvre - peut-être son chef-d'oeuvre ? - ne nous en offre pas pour autant quelque chose de viscéral et d'unique, qui a le mérite de soulever le coeur et de profondes interrogations sur la nature du cinéma d'horreur.

D'ailleurs, les images qu'il a tournées ne se présentent pas véritablement comme tel, mais bien plutôt comme une série de saynètes collées bout à bout, sorte de documentaire issu des tranches de mort et de vie d'un couple ordinairement extraordinaire (au sens étymologique du terme), au point que le réalisme cru des plans en huit millimètres en vient à s'incruster en nous durablement. Nous devenons, pour un temps, les compagnons de route de ce grand romantique nécrophile qu'est Robert le ramasseur. Les gros plans et les inserts s'enchaînent, l'intimité des protagonistes se déchaîne, et cette gêne que l'on peut éprouver à se retrouver plongé de la sorte dans cette folie à deux se voit bientôt transformée en compassion complice pour ce pauvre hère qui n'a pas su trouver sa place en ce monde. Hitchcock ne faisait guère mieux, quand il nous faisait espérer que la voiture dans laquelle Bateman avait caché sa première victime s'enfoncerait dans le marécage afin de n'être point découverte par la police.

Néanmoins, il n'y a pas que notre sens de la morale, qui sombre dans la fange avec Nekromantik, puisque c'est toute l'esthétique du film qui se veut crade, l'usage d'un huit millémètres granuleux n'étant qu'une manière parmi d'autres qu'a trouvée le réalisateur de faire pousser dans la boue les fleurs du sale. Ce n'est donc pas un hasard si le métier de Robert est présenté comme s'il s'agissait d'un simple ramassage d'ordures, avec son quotidien laborieux, voire ennuyeux, fait de restes humains en pleine putréfaction, de nettoyages méticuleux et de protections plastiques parfois mal lavées, pas plus que ce n'est un hasard si la mort elle-même n'est plus présentée seulement dans ce qu'elle peut avoir d'horrible et de douloureux, mais aussi dans ce qu'elle a de plus dégoûtant, de plus repoussant, de plus révulsant. La nécrophilie devient dès lors, non plus amour de la mort, mais amour de la flétrissure, de la souillure et de la pourriture. Voilà peut-être la raison de la multiplication des gros plans, par lesquels Buttgereit nous enfonce plus profondément encore dans cet univers morbide, malsain, malséant.

Ce que nous propose le réalisateur, au fond, n'est rien d'autre qu'une expérience des limites, tant dans la diégèse que sur le plan purement cinématographique, et parfois même sonore, avec une bande son tantôt douce et voluptueuse (scène de partouse nécrophile), tantôt rèche au point d'en être difficile à supporter (meurtre du lapin par la figure paternelle), torture musicale qui n'est pas sans rappeler les frottements métalliques de Tetsuo, dans un registre qui n'est d'ailleurs pas si radicalement différent. Est-ce que ce n'est pas ça, le cinéma d'horreur, au fond, et peut-être même le cinéma tout court ? En tout cas, telle semble être la définition de Buttgereit, qui se demande jusqu'où peut aller la provocation, tout en questionnant l'utilité, la valeur intrinsèque et la moralité de ces films, dans lesquels le meurtre est souvent présenté comme une chose érotique (scène de slasher dans le cinéma où se rend Robert après sa rupture), la transgression quelle qu'en soit la forme et la raison (ou la déraison) rendant tout acte et toute oeuvre nettement plus intéressante, le but étant d'aller aussi loin que possible, autrement dit de toucher à ce sublime que les romantiques érigeaient en idéal, eux qui voyaient aussi dans l'amour et le désir des liens étroits, étranges, avec la mort. De la petite mort à la mort, il n'y aurait qu'un pas, que franchit Robert au moment de son trépas, son propre suicide (par pénétration d'un couteau dans son ventre) provoquant sa plus belle éjaculation. Amour de la mort et mort de l'amour, le jeu poétique serait-il allé jusqu'au bout de sa logique ? Ou bien simplement trop loin ?

Mais qui joue à quoi ? Robert n'a pas l'air de beaucoup s'amuser, en tout cas. Sa copine, elle, en revanche, prend son pied. C'est d'ailleurs la seule présence féminine de tout le film, et c'est elle qui, semble-t-il, est l'instigatrice du malaise et du malheur qui le traversent de part en part, à tel point qu'on peut se demander si Robert n'est pas devenu nécrophile uniquement pour faire plaisir à madame. La petite mort de monsieur ne l'intéressant guère, elle lui préférera sa mort définitive, comme en témoigne son arrivée sur la tombe de Robert avec un roulement de pelle, dans un final qui dénote par son humour et ce talon noirs, qui disent tout l'autoritarisme castrateur de cette petite capricieuse aux relents de mangeuse d'hommes. Erotisme égotique, femme fatale, Buttgereit nous rappelle d'une manière détournée que cette femme qui met au monde est aussi celle qui met à mort, puisque c'est elle qui donne la vie. Ou pas. En tout cas, c'est bien elle ici qui mène la danse macabre.

Pour enfoncer le clou, Buttgereit nous gratifie d'une petite mise en abîme au cours d'une scène étrange, qui constitue pour Robert le moment de basculement vers l'abîme : ce dernier se rend au cinéma dans le but manifeste de noyer son chagrin dans un spectacle d'horreur et d'y projeter, à première vue, sa frustration, sa colère et ses fantasmes. Las, le slasher qu'il y regarde et dont on ne verra pas grand-chose, hormis la fuite d'une sensuelle jeune fille poursuivie par un meurtrier doté d'un gros couteau (dont nous ne commenterons pas ici l'aspect phallique, le metteur en scène ayant choisi de se contenter la plupart du temps de la bande sonore insupportable dudit slasher, avec son lot de hurlements tout aussi stridents qu'insupportables) ; ce film, disais-je, l'ennuie au point qu'il finira par quitter la salle. Que nous dit Buttgereit ici ? Qu'il n'y a pas de grande différence entre les meurtres tels que nous les montre habituellement le cinéma d'horreur et la nécrophilie ? Qu'il est temps de passer à quelque chose d'autre, de plus réaliste et de plus viscéral ? Que son propre film a le mérite de sortir des sentiers battus ? Quoi qu'il en soit, lorsque Robert sort, il s'en va nous montrer clairement de quoi il retourne exactement - incapable de besogner une prostituée, celui-ci decide de ne pas faire face à sa propre impuissance et se met à étrangler la pauvre péripatéticienne avant de la violer. Il lui fait la mort, en quelque sorte, et franchit une limite qui le mènera directement à sa perte. Nekromantik franchit lui aussi une limite pour en atteindre une autre, au-delà de laquelle il ne s'agirait peut-être plus de cinéma...

En conclusion, cette petite balade des perdus que nous propose Buttgereit saura sans mal rappeler à tout cinéphile averti les raisons pour lesquelles on aime le cinéma d'horreur : par son goût prononcé pour l'interdit, par ses incessantes transgressions visuelles et morales, par ces liens qu'il établit parfois de manière grossière entre meurtre, mort et sexualité, c'est un cinéma qui transcende nos angoisses pour les projeter sur l'écran de nos fantasmes et nous met face à nous-mêmes, parfois dans ce que nous avons de plus répugnant. Point de jugement moral ici, cependant, et c'est peut-être aussi là l'une des originalités de Nekromantik que de se contenter de faire place à l'homme, un homme choquant, certes, mais un homme quand même.

Note : ?/10 (film culte)


Commentaires :

Julien (19/10/2017) :
Analyse intéressante de ce film.
Par certains aspects (notamment la recherche du « sale » et du transgressif), ça me rappelle un peu cet Objet cinématographique non-identifié qu'est Taxidermie — je ne sais pas si tu l'as vu…
Bref, je ne sais pas trop si ça m'a donné envie de le voir ou envie de ne pas le voir. J'y jetterai probablement un coup d'œil par curiosité !

Erwan (19/10/2017) :
Taxidermie, je l'ai vu (c'est d'ailleurs toi qui me l'avais conseillé). Le but recherché n'est probablement pas le même, ce qui n'empêche effectivement pas les deux films de provoquer un effet semblable sur le spectateur.

Quoi qu'il en soit, ça fait toujours du bien de voir des films aussi radicalement différents de ce qui se fait habituellement. Nekromantik est à rapprocher, au fond, d’œuvres comme Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato, ou Salo, de Pasolini : on n'en sort pas indemne.


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