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Ruine


Les hommes disaient que jamais une telle guerre ne se reproduirait sur Terre. Et pourtant, après une petite crise dans le milieu des finances amplifiée de manière disproportionnée dans les médias, la plupart des pays virent progressivement leur économie s'effondrer. En Europe, les vingt-sept Etats qui avaient intégré la toute récente Union Européenne tombèrent les uns après les autres sous le coup d'une dette écrasante, contractée pendant plusieurs décennies par des politiciens souvent plus soucieux de conserver leur place que de servir leur peuple, auprès d'organismes qui ne travaillaient qu'à l'accroissement de leur puissance et la chute des nations, sans tenir aucun compte des conséquences.

Il est bien connu qu'à l'époque, bon nombre de couples d'être humains divorçaient ou se séparaient pour des raisons bassement pécuniaires. Il n'en alla pas autrement des pays de l'Union, qui, ne voyant dans cette affaire que l'ombre de leur propre malheur, ne tardèrent pas à faire peser sur leurs voisins le poids insoutenable de la responsabilité. Lorsque l'économie parvint à son point le plus bas, que l'animosité réciproque atteignit son apogée, que les hommes commencèrent à mourir littéralement de faim, la guerre, dans un élan cathartique aux proportions inimaginables, éclata.

Un peu partout, des hommes et des femmes s'entretuaient pour des idées qu'on avait eues soudain, comme des illuminations, pour expliquer cet inexplicable conflit. Les cousins fusillaient les cousines. Les frères égorgeaient les soeurs. Les fils décapitaient les pères. La France, qui avait depuis peu renforcé ses liens avec les Etats-Unis d'Amérique – qui s'étaient eux-mêmes récemment rapprochés de la Chine –, parvint sans mal à se maintenir en position de force face à ses nombreux adversaires, dont faisait partie l'éternelle Allemagne, comme une évidence lumineuse au sein de ce marasme inextricable de querelles fratricides. Au même moment, cependant, la guerre civile faisait rage, fruit d'années de rancoeur et de ressentiment que les responsables politiques avaient su jusque-là manipuler et entretenir à leur profit.

La frayeur, le froid, la faim. Ces calamités dont souffraient alors même les plus aisés finirent par venir à bout des bonnes résolutions du passé. Il n'était plus question, désormais, de maintenir à tout prix la paix par la menace atomique. On ne tiendrait pas compte des avertissements lancés jadis sous forme de fiction par les auteurs d'anticipation. De toute façon, la science-fiction, c'était dépassé – les petites maisons d'édition spécialisées dans le genre, telles que Les Moutons électriques, en avaient depuis longtemps fait les frais –, plus personne ne lisait Orwell, Huxley, Barjavel, Asimov ou K. Dick. Mal préparé à ce genre d'action – si vis pacem, para bellum, disait César dans sa grande sagesse –, on lança donc la bombe, cause de désespoir, en désespoir de cause.

Hiver nucléaire. Extinction de la plupart des espèces animales. Y compris l'homme. Certains humains, lorsqu'il en restait encore, pensaient qu'on avait totalement perdu le sens des réalités, qu'on avait sacrifié le monde sur l'autel de la déraison dans le but dérisoire de sauver quelques malheureuses terres isolées. Que, pour vivre, on s'était donné la mort. Lucius, dernier d'entre eux, survivant miraculé, comparait la population prise dans son ensemble à l'individu pris à part, et déclarait à ce sujet que l'humanité s'était ainsi retrouvée dans la position de celui qui, la mort dans l'âme, parce qu'il n'arrive pas ou plus à vivre aussi bien qu'il le voudrait, c'est-à-dire à faire se confondre rêve et réalité, plutôt que de chercher une solution raisonnable et rationnelle à son problème, préfère se suicider.

Lucius mourut de vieillesse à l'âge de soixante-douze ans, seul, après avoir passé son existence à rechercher d'autres survivants et d'autres moyens de sauver son peuple. A la postérité, Lucius légua ses mémoires, dont les milliers de pages constituent à ce jour la seule source d'informations connue sur l'humanité. Sans lui, cette dernière aurait probablement depuis des lustres sombré dans l'oubli.

Mardi 22 novembre 2011. Erwan Bracchi.


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