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Sire


Sire Année de publication : 1991

Auteur : Jean Raspail

En l'an de disgrâce 1999, dans une France en pleine déliquescence, décomposée, démantelée, déchiquetée, le prince Philippe Charles François Louis Henri Jean Robert Hugues Pharamond de Bourbon, dix-huit ans, blond aux yeux bleus, descendant en droite lignée de la famille royale française, autrement dit des Capétiens, d'une pureté morale à toute épreuve, entreprend de parcourir le royaume devenu république afin de recevoir le saint chrême en la cathédrale de Reims et de s'y faire ainsi sacrer Roi de France par l'évêque Dom Félix, accompagné de sa soeur Jumelle, Marie, et de ses quatre fidèles compagnons, Monclar, Odon de Batz, Bohémond et Josselin. Pour ce faire, ils iront à cheval, aidés par le Seigneur, traversant de nuit la campagne françoise, découvrant l'horreur du monde moderne et rencontrant par la même occasion quelques personnages symboliques, dont un jeune enfant sur le seuil de la mort, à qui Philippe, futur roi, promettra de revenir après le sacre pour le sauver sur le chemin du retour - si Dieu le veut. Pendant ce temps, le premier ministre Rotz, saisi par une intuition soudaine, envoi le commissaire Racado, son serviteur vicelard, un ancien jésuite reconverti dans la laïcité la plus abjecte, enquêter sur le retour éventuel du Roi de France et, si possible, lui barrer la route en trouvant un moyen de le piéger publiquement. La Providence aidant, le coeur de Rotz finira par chavirer, tant et si bien qu'il ira lui-même aider le jeune prince dans sa quête. Tous ces efforts, Philippe le sait pertinemment, ne permettront probablement pas de restaurer la monarchie. Peut-être lui permettront-ils, cependant, de retrouver l'espoir et de le rendre à un jeune garçon malade. Si tel devait être le cas, alors aucun sacrifice ne saurait être considéré comme vain. Roi de rien, Philippe ira jusqu'au bout de sa démarche, coûte que coûte, avec honneur et bravoure. En cela, ce Pharamond légendaire, à l'image du premier souverain mythique du même nom qui le premier dirigea la France, est un roi, noble d'âme et de coeur.

En 1991, l'écrivain controversé Jean Raspail (Officier de la Légion d'Honneur, auteur du Camp des saints (1973), qui avertissait en son temps l'Occident des dangers de l'immigration massive venue du tiers-monde), publiait ce roman que l'on pourrait qualifier de royaliste. Dans Sire, il nous conte en effet la quête et le sacre, dérisoires en ces temps d'incroyance, du dernier des Bourbons, avec une nostalgie mêlée de pessimisme et d'amertume à la vue d'une France qui s'enfonce, à le lire, lentement mais sûrement, dans la fange. Ce serait bien réducteur, cependant. Comme toute grande oeuvre, Sire offre à son lecteur plusieurs niveaux de lecture. On pourra bien sûr douter de la validité de son pamphlet pour une monarchie catholique et de droit divin française à la toute fin du vingtième siècle. Il sera difficile, en revanche, de ne pas suivre avec impatience et passion l'itinéraire initiatique de ce jeune prince sur le point de devenir un homme et dont le principal combat consiste avant tout à ne pas laisser de côté ses rêves et ses valeurs face au désordre proprement démoniaque de la société décrite par Jean Raspail. En dépit de l'incommensurable désolation qui se déploie sous la plume intarrissable de cet admirable écrivain, l'on éprouvera malgré tout la joie de découvrir, en filigrane, un message d'espoir, perçant comme un rayon de lumière le coeur ténébreux de cette peinture mélancolique du désenchantement total qui caractérise notre société.

Au premier abord, Sire apparaît comme un long - mais non pas longuet - pamphlet pour une monarchie française catholique, au nom de Dieu tout-puissant, de la préservation des valeurs traditionnelles et de celle d'un peuple qui trouverait son origine symbolique dans le baptême de Clovis à Reims en l'an de grâce 498, un vingt-cinq décembre. C'est d'ailleurs cette date que choisit Philippe Charles François Louis Henri Jean Robert Hugues Pharamond de Bourbon, descendant imaginaire en droite lignée des Bourbons, pour se faire sacrer Roi de France - roi d'une France qui, malheureusement pour lui, n'existe plus. Seuls quelques résistants, ceux qui n'ont pas encore totalement sombré dans le cynisme du monde moderne et n'ont pas abdiqué face à son matérialisme, ceux qui croient encore au bien et au mal, à la valeur spirituelle des rituels religieux, au message de Jésus Christ et peut-être même en une forme quelconque de transcendance, à l'instar du premier ministre Rotz en dépit de lui-même, se joindront à ce jeune prince dans sa quête éperdue, non pas de pouvoir, mais de pureté. Philippe, en tant que futur roi, se montre prêt à sacrifier son existence individuelle, par opposition à l'individualisme ambiant, sur l'autel de son devoir suprême envers le peuple de France. A l'aide de ses apôtres, qui ne sont autres que des représentations personnifiées du Tiers-Etat, de la noblesse et du Clergé, Philippe ira dans l'ombre rejoindre la lumière. A l'image de ces quelques ampoules qui resteront allumées dans Paris en pleine coupure générale, il reste une lueur d'espoir. Le retour du roi valait-il la peine d'être ainsi célébré ? Si l'on en juge par la vie du petit garçon sauvé in extremis à la toute fin du roman, peut-être bien. Cela étant dit, l'ensemble du récit laisse bien souvent planer le doute propre au genre fantastique quant à la nature des événements surnaturels - des signes - qui surviennent en son cours, si bien qu'il est permis de douter.

Cette ambivalence salvatrice est précisément ce qui permet à l'oeuvre de Jean Raspail de prendre une dimension tout autre. En effet, plus que du simple sacre d'un roi, c'est ici de l'initiation d'un jeune homme sur le point d'entrer dans l'âge adulte qu'il s'agit. Ce rite initiatique consiste pour Philippe à mettre à l'épreuve ses convictions morales et religieuses en traversant la France d'aujourd'hui, une France à l'écart de laquelle une vie de reclus l'a jusque-là maintenu mais qui s'impose à lui de manière somme toute assez violente : après avoir décapité son dernier roi, pillé les tombes de ses prédécesseurs et brisé la plupart des symboles de la monarchie lors de sa première révolution, en 1789, la France a lentement sombré dans le néant matérialiste, oubliant les valeurs du temps jadis et sacrifiant jusqu'à son peuple en encourageant une immigration massive qu'elle n'a pas même fait l'effort d'intégrer, au nom de ses soi-disant valeurs républicaines. Résultat, Philippe doit faire face à un peuple avili, brutal et sans aucun respect pour le sacré, qui ne sait plus d'où il vient ni même où il va. Il parviendra néanmoins à se trouver quelques irréductibles pour cheminer à ses côtés, lui venir en aide et assister au sacre. Parmi ces derniers, l'émouvante Rose, une femme noire obèse profondément attachée à la France et à son histoire, dernière gardienne de la cathédrale de Reims et ultime rempart à la dégradation d'icelle par des pillards incultes qui ont déjà causé la mort de sa soeur en la poignardant. C'est dans cette atmosphère désespérante qu'arrive le futur roi, dernier représentant d'une race sur le point de disparaître, anachronisme revigorant à l'heure de la démocratie représentative et de ses excès. Philippe réussira l'épreuve avec succès, prouvant par là qu'on ne saurait réussir seul et qu'il est encore possible, de nos jours, de croire aux miracles et, peut-être même, d'en accomplir. On l'aura compris, cette initiation, c'est aussi celle du lecteur, qui, même s'il ne partage pas forcément les convictions de Jean Raspail (royaliste catholique fulminant contre l'anéantissement progressif de la culture française et la perte des valeurs traditionnelles), ne pourra s'empêcher de croire, le temps d'une lecture, qu'il existe une forme de transcendance et qu'un ordre naturel existe, bien qu'oublié, et que cet ordre doit être préservé coûte que coûte, car il s'agit avant tout là de l'éternel combat du bien contre le mal.

Sire, c'est donc un message d'espoir en même temps qu'une peinture un brin mélancolique du désenchantement total du monde moderne - en temps obscurs, il faut cependant garder la foi, car Dieu veille. Dans cet univers, la verticalité transcendantale de la croyance religieuse a été remplacée par la verticalité désespérante des tours H.L.M. et des immeubles luxueux de Paris destinés aux chefs d'entreprise multi-millionnaires. L'individualisme et le cynisme ont pris dans les coeurs la place de la générosité et de la sainte trinité du bien, du beau et du vrai. La mal a fait son oeuvre et Jean Raspail, par la sienne, entend raviver la flamme sacrée : son écriture sublime, la limpidité de son style et son art parfaitement maîtrisé de la parabole et de la métaphore, toutes ces qualités lui permettent, par son discours même et le truchement d'un narrateur ayant manifestement pris parti, de contredire et de contrer le mal qu'il écrit et décrit. Ce que notre société ridiculise, Jean Raspail le sublime et lui rend tout son sens : oui, tout ceci n'est que pure fiction, la religion comme la France et les valeurs qu'elle représente, mais une fiction nécessaire au bien commun, sans laquelle l'homme perd toute grandeur et sombre dans les méandres boueux de l'amoralité. C'est-à-dire qu'il perd son âme. Celle-là même qui lui permet de donner un sens au monde qui l'entoure en faisant le lien. Le lien entre lui et les autres. Entre lui et l'Autre. Et au-delà. Sire est manifestement destiné à ceux qui n'ont pas encore perdu le sens du merveilleux et qui, sans pour autant être croyants ou monarchistes, savent qu'en dépit des découvertes scientifiques - ou plutôt grâce à ces dernières -, il est encore permis de douter et, par conséquent, de rêver. Car, oui, ce Philippe, roi imaginaire d'une France disparue, n'est rien d'autre qu'un roi idéal. Une fiction. Rien de plus, rien de moins.

Pour conclure, vous l'aurez compris, l'auteur de ces lignes, bien que ne partageant pas toujours les prises de position de ce narrateur que l'on aurait bien du mal à ne pas confondre avec l'auteur en dépit d'une narration à la troisième personne, a pris le plus grand plaisir à lire cette oeuvre étrangement subversive - à l'heure de la subversion nihiliste comme norme, le traditionnalisme religieux et l'esprit réactionnaire deviennent de facto les nouvelles formes de subversion -, dont la richesse d'écriture et les qualités narratives (difficile de reposer le roman après l'avoir commencé, l'auteur ménageant avec habileté son suspense) en convertiront certainement plus d'un, non pas au catholicisme, mais à l'amour de la Littérature - avec un grand L, cela va de soi. Que les trop bien-pensants adeptes du politiquement correct s'abstiennent, cela dit, car Sire ne s'adresse résolument pas à ces derniers, à moins qu'il ne leur reste encore suffisamment d'ouverture d'esprit, voire d'esprit tout court, et d'imagination. Au fond, peut-être faut-il avoir su garder une âme d'enfant pour se laisser entièrement pénétrer du souffle épique et magique du roman de Jean Raspail.

10/10


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