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Les Monades urbaines


Les Monades urbaines Anne : 1971

Titre original : The World Inside

Auteur : Robert Silverberg

En l'an de grce 2381, 75 milliards d'tres humains vivent, semble-t-il, en harmonie dans ce que l'on appelle les monades urbaines : d'immenses tours hautes de trois mille mtres et constitues en tout et pour tout de mille tages chacune, ces tages formant leur tour, par groupe de quarante environ, des cits aux noms pour le moins loquents (Louisville, Chicago, Paris, Tolde, Reykjavik, Shangha, Prague), dans lesquelles sont regroups les habitants (885 000 en moyenne par tour) en fonction de leur classe sociale - plus on s'lve haut dans les airs, plus on monte haut sur l'chelle hirarchique. A l'intrieur, on se marie jeune, et chacun, par le truchement des visites nocturnes, est libre d'aller o bon lui semble afin de forniquer avec des femmes et des hommes - eux aussi maris - de son choix, le but tant avant tout de se reproduire, de procrer un maximum afin de faire prosprer la race humaine et de prouver Dieu le respect que l'on a de sa cration. Quiconque se refuse respecter les lois et la joie de la monade est considr comme anomo - quiconque est considr comme tel connatra la mort dans la chute et le recyclage de ses chairs. La monade 116 est l'une de ces magnifiques et majestueuses tours, qui fait partie des cinquante et une monades de la constellation dite des Chipitts (qui s'tend de l'endroit o se situait autrefois Pittsburgh l'ancienne Chicago). A l'intrieur, les existences contrastes de Dillon Chrimes, joueur de vibrastar dans un groupe cosmique, des tout jeunes Aurea et Memnon Holston, qui craignent d'tre envoys, faute d'enfants, dans une autre monade, de Mamelon Kluver et de son mari Siegmund Kluver, appel faire un jour parti de l'lite monadiale, de Charles Mattern, un socio-computeur, de Jason Quevedo, historien spcialiste du XXe sicle et de ses moeurs incomprhensibles, de Micaela Quevedo et de son frre jumeau Micael Statler, un analo-lectronicien qui rve de sortir un jour de la monade afin de visiter le monde et de dcouvrir les villages agricoles - les existences de ces personnages hauts en couleurs, disions-nous, se croisent et s'entrecroisent, se mlent et s'entremlent, pour nous livrer une vision somme toute critique de la monade, de ses moeurs et des sentiments divers que l'on y peut prouver. La surface transparente de la monade, monotones et carcrale dans sa sublime verticalit, finit doucement par se fissurer, laissant apparatre, sous le vernis d'un systme en apparence parfait - c'est--dire parfaitement adapt une situation donne -, sous la fiction de sa philosophie fonctionnelle, la souffrance sourde et solitaire des personnes qui la peuplent et la repeuplent.

Comme on peut aisment le constater la lecture des lignes qui prcdent, Les Monades urbaines, oeuvre qui n'est autre en ralit qu'un recueil de sept nouvelles de longueur peu prs gale, se propose de plonger son lecteur au coeur d'une dystopie digne du 1984 de George Orwell et du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, tout en se posant la question caractristique de la plupart des crits d'anticipation ce jour : "Et si... ?" A l'poque o Robert Silverberg l'crit, se pose, comme en tmoigne le film Soleil vert (1973) de Richard Fleischer, la question rcurrente de la surpopulation : pour les dfenseurs et partisans du malthusianisme (une doctrine hrite des thories de l'conomiste Thomas Malthus (1766 - 1834), qui pensait que l'accroissement constant de la population mondiale deviendrait un jour un problme en raison de l'insuffisance, plus ou moins long terme, des ressources terrestres), l'une des seules mthodes efficaces pour viter le surpeuplement de la Terre se situait dans la rduction volontaire de la natalit - la ltalit n'tant, elle, plus considre comme un problme, ce que semblent, au passage, avoir trs bien compris les dirigeants chinois. L'oeuvre de Silverberg a ceci d'original qu'elle nous prsente une alternative en apparence intressante cette solution : plutt que de rduire le nombre des naissances, rduisons l'espace qu'occupent les hommes en construisant, non plus l'horizontale, comme autrefois, mais la verticale, de sorte que l'on puisse nouveau encourager le peuple faire des enfants - beaucoup d'enfants - et qu'il devienne mme un crime de s'y refuser. Cependant, loin de se contenter d'voquer un futur plus ou moins possible ou plausible, nous allons voir au cours des lignes qui suivent que Robert Silverberg nous parle en ralit, comme tout auteur de science-fiction qui se respecte, du prsent, c'est--dire de notre monde - bien rel, lui.

Pour commencer, le gigantisme des monades ne doit pas nous faire oublier que ce ne sont l bien videmment rien d'autre que d'immenses immeubles d'habitation, dans lesquels s'entassent, comme c'est d'ores et dj le cas aujourd'hui dans toutes les grandes villes du monde, une population citadine pullulante et sans cesse croissante, toutes les classes sociales s'y retrouvant la fois trs proches les unes des autres et spares par des cloisons qu'on dirait presque hermtiques en dpit de la promiscuit qui rgne en ces lieux - car on ne se reproduit jamais qu'au sein d'une mme caste. C'est pourquoi, si les habitants des monades sont encourags s'entre-dfoncer, comme ils disent, en tous sens et ce sans la moindre entrave, il est cependant fort malvenu de changer de cit pour aller se payer une partie de jambes en l'air avec des personnes d'un niveau de vie infrieur. En bas, les ouvriers, les petits fonctionnaires et les artistes. En haut les penseurs, les thoriciens, les dirigeants d'un monde sans faille. On retrouve donc, en dpit des apparences, un systme hirarchique bel et bien semblable au ntre, et ce d'autant plus qu'on ne le pense et ne le dcrit jamais comme tel - a priori, l'ascension sociale est possible, ou du moins le laisse-t-on croire. La verticalit des monades nous rappelle ainsi la verticalit des rapports humains dont nous ressentons tous, de manire diffrente, les effets dans notre belle socit.

Notre belle socit de consommation, serait-il important de prciser ici. En effet, sourd et aveugle celui qui n'aurait pas remarqu, depuis le temps, que les mdias dans leur ensemble - publicitaires et cinastes (beaucoup d'entre eux, tout du moins) sont mettre ici dans le mme panier, si je puis dire - nous proposent et nous imposent tous une vision particulire du monde qui, somme toute et tant bien que mal, nous relie les uns aux autres ou tente de le faire par le biais de reprsentations communes qui font du consommateur le citoyen moyen idal. Nous sommes donc, quoi qu'on en puisse dire, encore dans un systme religieux certains gards, qui, plutt que de prner comme autrefois la chastet, le respect des autres et l'amour d'une entit suprieure nous, fait littralement la publicit d'un mode de vie peut-tre plus libertin, plus individualiste, centr sur l'amour de soi, le dveloppement personnel et les notions de plaisir et de fun, y compris dans le travail, mettant ainsi sur le mme plan cette dernire activit sociale et les loisirs dont on use pour s'en divertir - c'est--dire ce que l'on consomme grce au fruit de notre dur labeur pendant notre temps "libre". Est-ce dire que les deux s'quivalent ? Que consommer reviendrait au mme que travailler ? Nous n'en sommes pas trs loin. Sur ce point, notre monde n'est, encore une fois, pas si diffrent de celui des monades, dont le christianisme futuriste n'a plus grand-chose de chrtien, si l'on excepte l'expression "Dieu soit lou !", rpte inlassablement, et l'importance accorde la fertilit.

Paradoxalement, dans les deux socits - relle et fictive -, cet individu que l'on clbre s'efface totalement face la masse, en dpit de l'accent plac sur l'importance de chaque vie dans la monade et de la place centrale qu'accordent aux particuliers (c'est le mot juste) les mdias de notre monde, dans un systme qui produit en srie les biens comme les personnes (mot loquent s'il en est), les use, les recycle, les reproduit. C'est peut-tre la raison pour laquelle les personnages des Monades urbaines rptent si souvent trois fois les mmes mots la suite, comme si les mots eux-mmes pouvaient se reproduire. Mais galement comme si l'cho des ces - incantations ? - se propageait dans le vide, inutile et pathtique. Ce qui apparat ds lors, c'est l'infinie solitude qui prdomine au sein de ces monotones monades. Malgr l'incitation constante au bonheur, on y est souvent d'humeur morose et maussade. On s'y sent prisonnier. On voudrait, l'instar de Micael Statler, l'analo-lectronicien, sortir pour voir enfin ce qui se trouve l'extrieur, dcouvrir d'autres hozizons, franchir les faades transparentes de ces immenses immeubles immobiles. Et lorsqu'on le fait, comme lui, qu'on dcouvre les moeurs archaques et cruelles des villages agricoles, on apprend ses dpens, par comparaison, par contraste, grce la confrontation de ces deux civilisations, de ces deux points de vue - l'un vertical, l'autre horizontal -, que toute cette vie - celle des monades - n'tait qu'une construction humaine, qu'une vision rendue plus ou moins concrte, un rve auquel on dsirait soumettre le monde rel par le truchement de notre volont, que toute cette vie, dis-je, n'tait que fiction, qu'il en existe d'autres et que l'homme, une fois format, une fois habitu un certain mode de vie, certains standards, autrement dit une fois standardis - comme c'est galement le cas des objets fabriqus en srie -, se trouve dans l'incapacit totale d'en changer, d'adopter et de s'adapter d'autres types de fonctionnement, d'autres systmes, d'autres conceptions du monde, d'autres fictions. Incapable de quitter la monade, il y retourne, comme Statler, s'y retrouve condamn mort, balanc sauvagement dans la chute et, last but not least, recycl tel un dchet. Car ce qu'il sait dsormais reprsente un danger pour lui-mme et, par consquent, pour la communaut. Dans La Petite fille qui aimait Tom Gordon, un autre grand nom de l'imaginaire amricain, j'ai nomm Stephen King, nous rappelle que l'homme moderne, l'homo consumens, livr lui-mme, ne survivrait pas trois jours dans la nature. Sommes-nous donc si diffrents des personnages qui peuplent Les Monades urbaines ?

En conclusion, Robert Silverberg, honnte dans sa dmarche puisqu'il donne sa rflexion la forme d'une fiction, nous offre, avec ses Monades urbaines, une vision de monde - de notre monde - particulire, critique, presque sociologique par certains aspects (les villages agricoles et le systme urbmonadial reproduisant finalement les mmes schmas, mais de deux manires diffrentes), peut-tre galement quelque peu pessimiste, au centre de laquelle trne un tre humain pris au pige de son instinct grgaire et de son besoin de s'panouir individuellement, prisonnier de ses propres constructions et contradictions, de ses propres dsirs, de ses propres rves - de ses propres f(r)ictions.

Note : 9.5/10


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