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Playtime


Playtime Anne : 1967

Titre original : Playtime

Ralisateur : Jacques Tati

Paris, dans un futur proche. Des touristes amricaines arrivent l'aroport d'Orly, dcouvrant un monde fait d'hommes et de femmes tous semblables, dont les mouvements mcaniques, les voix monocordes et les visages monotones sont en parfaite harmonie avec les immenses immeubles gristres faits de vitres et d'acier qui jalonnent les rues d'une ville rythme par une incessante circulation de biens, de personnes et de vhicules, tous identiques eux aussi. Pendant ce temps, M. Hulot, curieux bonhomme portant pipe et chapeau que l'on croirait tout droit sorti d'un film muet, cherche dsesprment rencontrer quelque responsable pour un rendez-vous, se perdant au passage dans un ddale de vitres, d'escalators, de bureaux et de couloirs. Il finit par atterrir, en compagnie des touristes amricaines, dans un salon d'exposition tenu par des vendeurs visiblement fiers de leurs dernires inventions - portes tellement silencieuses qu'on ne peut plus les claquer, balais lumineux pour faire la poussire sous les meubles et autres gadgets aussi farfelus que superflus. A la tombe de la nuit, rentrant chez lui tranquillement, M. Hulot rencontre un vieil ami, qui l'invite aussitt venir visiter son appartement. Ce dernier ressemble s'y mprendre une vitrine de magasin : l'intrieur comporte un certain nombre de siges noirs indformables vus plus tt lors de l'exposition, tandis qu'une imposante baie vitre donne directement sur la rue, permettant de la sorte aux passants de voir ou d'apercevoir le beau tableau qu'offrent cet homme et sa famille strotyps dans leur salon. M. Hulot se voit alors, tout comme les voisins, contraint de regarder la tlvision. Aprs s'tre difficilement libr de son ami de l'arme, M. Hulot retrouve un autre ami de l'arme, qui, lui, l'invite l'inauguration du Royal Garden. Cette inauguration s'avre tre un fiasco total. Le lendemain matin, tout le monde se retrouve au drugstore pour un caf, tandis que la ville se rveille et que les touristes repartent, prises au pige quelques instants dans le mange interminable d'un rond point.

Autant le dire tout de suite, si Playtime n'est pas ais d'accs, dans le fond comme dans la forme, il s'agit cependant inconstestablement de l'un des plus grands films qu'ait produits le cinma franais depuis ses dbuts. Jacques Tati, qui s'est littralement ruin pour l'occasion, nous propose une oeuvre atypique, une satire sociale empreinte d'humour dont l'objet principal se trouve tre la socit de consommation, l'inconfort qu'elle gnre l'chelle individuelle et le conformisme qu'elle engendre au nom mme du confort, transformant progressivement les tres en machines par le biais de l'avoir et de l'objet, tout en remplaant au passage l'ambivalence et la transcendance par la transparence et les apparences. Ce n'est donc probablement pas un hasard si ce pamphlet anti-consumriste s'est l'poque vu refuser toute distribution sur le territoire amricain, tout comme ce n'est pas un hasard s'il fut au dpart mal accueilli par le public franais. Nous allons maintenant voir de quelle manire Tati met mal cette socit, qui connaissait alors son ge d'or en France, en nous basant sur un certain nombre de concepts labors par Jean Baudrillard en 1970 dans son essai sobrement intitul La Socit de consommation.

Tout d'abord, il apparat clairement ds le dbut du film que Jacques Tati nous donne voir une socit tout entire fascine par l'objet, non pas en tant que tel, mais en tant que signe et symbole, au sens o son utilit semble toujours secondaire par rapport sa signification sociale : dans les locaux que visite M. Hulot pour son rendez-vous, les siges indformables, noirs et tous identiques, semblent indiquer autre chose en effet que leur simple aspect pratique, dont s'tonne par ailleurs le hros du film, surpris qu'il est peut-tre par l'incroyable savoir technique mis en oeuvre afin seulement de faire s'asseoir et patienter les clients. Ce que signifient ces siges, tout comme le cadre uniforme et transparent dans lequel ils se trouvent, c'est une certaine fonctionnalit, un certain confort doubl d'un certain conformisme, de sorte qu'il s'agit, on peut le dire ici, d'un sige social dans tous les sens du terme. En achetant ces fauteuils et les disposant dans le hall d'entre, l'entreprise fait savoir ses clients potentiels qu'elle est la mode, et donc normale. On peut lui faire confiance. D'o la transparence totale de l'architecture.

Ce n'est pourtant qu'une apparence, et il suffirait de peu pour que s'effrite, en un rien de temps, ce mince vernis social. A l'image du Royal Garden. Cet htel restaurant n'est pas encore termin lorsqu'il ouvre ses portes, et le non grsillant en forme de spirale qui ne s'allume l'entre que par bribes ou par intermittence annonce la couleur, s'il est permis de le formuler ainsi. Les clients, dont M. Hulot (malgr lui), dcouvrent bientt que le chic et le fric ne sont qu'une faade : le carrelage se dcolle, les habits des serveurs se dchirent sur le dossier pointes sagittales de chaises tendance mal penses, les dcorations s'effondrent et les musiciens s'emballent jusqu' quitter la scne. Le Royal Garden est donc, son chelle, le thtre absurde d'un monde fragile, que quelques dysfonctionnements peuvent anantir en une fraction de seconde. Les gags s'enchanent, les clients se rfugient dans un coin de la pice principale pour parodier le (dys)fonctionnement de l'ensemble et tous semblent bientt se rjouir du dsastre, comme s'il tait plaisant de voir la socit de consommation se consumer ainsi - fantasme exploit plus tard dans Le Crpuscule des morts-vivants, autre chef-d'oeuvre qui prsente un certain nombre de similarits avec Playtime.

Malheureusement, le rire est de courte dure. Le lendemain, les consommateurs retournent tranquillement leur vie d'esclaves. Car c'est aprs tout bien de cela qu'il s'agit : il faut travailler pour consommer, mais selon la logique propre notre monde, il faut galement consommer pour travailler (d'o peut-tre ce non spiralaire qui renvoie les clients dans le restaurant malgr eux). Constante est par consquent la pression qui pse sur le citoyen lambda, contraint de suer sang et eau, non plus seulement pour subvenir ses besoins, mais aussi et surtout pour se maintenir au mme niveau de vie que ses voisins, c'est--dire afin de conserver un standing plus ou moins standard, l'instar de cet ami de M. Hulot, qui, comme tout un chacun, possde une tlvision, des siges noirs indformables, une femme ainsi qu'une immense baie vitre pour montrer et dmontrer aux autres sa normalit, sa conformit, son identit, sans quoi tous ses efforts n'auraient pas de raison d'tre. On l'aura compris, l'univers dcrit par Tati forme un cercle, un labyrinthe inextricable aux allures de rond point dont il est difficile de sortir, mme pour ces pauvres touristes, qui ont manifestement du mal faire la diffrence entre leur pays d'origine et la France, devenue vitrine elle aussi.

En conclusion, sous des airs de film muet - ce qui n'est pas un hasard, si l'on songe aux Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin ou bien au Metropolis (1927) de Fritz Lang -, se cache un portrait peu flatteur de la socit de consommation, c'est--dire du monde dans lequel nous vivons ou survivons en France, portrait tout aussi spculaire que spectaculaire, bien trop riche pour tre analys dans le dtail ici par l'auteur de ces lignes, qui vous recommande donc vivement de le voir et de le revoir, car il n'est pas impossible que vous y rencontriez, au dtour d'un son, d'une image ou d'une rplique, votre propre reflet, hagard, apathique, dfinitivement assujetti par l'esprit ludique qui hante le titre et le temps de Playtime.

Note : 10/10


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