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SIVA


VALIS Anne : 1981

Genre : ?

Titre original : VALIS (C'est l le titre que nous retiendrons pour la prsente critique.)

Auteur : Philip K. Dick

Horselover Fat, anti-hros dpressif (et trs probablement psychotique), et Phil, son narrateur homodigtique, sont amis mais ne font qu'un ("Philip" signifiant littralement "celui qui aime les chevaux" - "Horselover", en anglais - et "Dick", un mot allemand, se traduisant en franais par l'adjectif "gros" - "fat", en anglais), qui vont tenter de percer le mystre de l'existence, de l'univers et de son crateur, Fat ayant reu, en l'an de grce 1974, un message de ce dernier sous la forme d'un pendentif ichtyode, autrefois signe de reconnaissance des premiers chrtiens. Il pense avoir t touch par un rayon cosmique d'informations tir directement sur sa personne (preuve en est la mort de ses animaux de compagnie), par lequel rvlation lui fut faite que l'Empire romain ne se serait jamais effondr, qu'en ralit le temps aurait brusquement cess de s'couler en l'an 70 aprs J-C., pour ne reprendre son cours qu'aux environs de 100 aprs J-C. Fat et Phil partent donc en qute de rponses, et tandis que Fat s'enfonce dans les affres de la folie, Phil, plus lucide, prend le temps d'analyser ses moindres faits et gestes, tente par tous les moyens de comprendre sa drive et ne manque pas de tourner en drision les prgrinations mystico-philosophiques de son double, prenant cependant soin de lui pargner le triste constat qu'il dresse petit petit de sa condition. Tout d'abord diviss, Phil et Fat finiront par s'unir la suite d'vnements troublants : l'un de ses/leurs compagnons d'infortune, Kevin, autrefois dubitatif quant aux lucubrations farfelues de Fat, leur fait un jour part d'un film qu'il a vu rcemment - VALIS, acronyme de Vast Active Living Intelligence System (en franais : SIVA, Systme Intelligent Vivant et Agissant). Dans ce film, VALIS est un satellite envoy dans l'espace en des temps immmoriaux, bien avant la naissance de l'humanit, par des tres trois yeux d'une grande sensibilit, dont le but tait de transmettre leur savoir aux consciences futures. Il faut absolument que Phil et Fat le voient. Sa vision dclenche en eux le sentiment d'avoir enfin trouv la voie : tout dans cette oeuvre incomprhensible aux allures psychdliques correspond aux rvlations de Fat, et bientt le groupe d'amis entreprend un plerinage Sonoma, en Californie, chez Eric Lampton, compositeur de la musique pour le moins trange du film. Arrivs l-bas, nos amis rencontrent Sophia, "the fifth Savior" ("le cinquime Sauveur"), une petite fille de deux ans, dont la voix semble venue d'ailleurs (un ordinateur ?) et qui leur apprend, dans un langage impossible pour une enfant de cet ge, que Dieu, c'est l'homme. Ce qui, si l'on considre que Jsus lui-mme se prsentait comme tant "le fils de l'homme", semble assez logique. Elle meurt peu de temps aprs leur dpart et avoir rpondu la question fatidique de David, qui voulait savoir pourquoi son chat tait mort. "[Your] dead cat was stupid [...]. He saw the car and ran into it, not the other way around." ("[Ton chat] mort tait stupide [...]. Il a vu la voiture et s'est jet dessus, et non l'inverse.") Malheureusement, la mort de Sophia replonge Fat dans le doute et l'horreur de sa situation, lui qui a dj vu mourir ou partir plus d'une femme de sa vie. Fat et Phil, de nouveau diviss, finissent par raliser que toute religion repose sur la mort et la peur qu'on en a. Contre toute attente, Fat reoit au cours des dernires pages une srie de rvlations et de preuves, dont un vase grec sur lequel se trouve, en manire d'ornement, deux branches hlicodales entremles : c'est une molcule d'ADN... Fat dcide alors de voyager travers le monde afin de retrouver le Sauveur, laissant son narrateur derrire lui, derrire un cran de tlvision - "My search kept me at home; I sat before the TV set in my living room. I sat; I waited; I watched; I kept myself awake. As we have been told, originally, long ago, to do; I kept commission." ("Ma qute me retenait chez moi; j'tais assis dans mon salon, devant la tlvision. J'tais assis; j'attendais; je regardais; je me maintenais en veil. Comme on nous avait dit l'orgine, jadis, de le faire; je m'acquittais de mon devoir."

Comme on peut immdiatement le remarquer la lecture des lignes qui prcdent, l'intrique de ce roman plus ou moins autobiographique de Philip K. Dick est pour le moins confuse, et pourrait bien des gards paratre aberrante aux yeux du lecteur lambda, certainement tent de refermer le livre ds les premires pages, aprs avoir compris, bien malgr lui, que l'auteur compte bien le rendre aussi fou qu'il l'tait peut-tre lui-mme force d'errements incertains, de considrations historico-mystiques et d'artifices narratifs fort dstabilisants. Ce serait l passer ct de ce qui constitue probablement l'un des meilleurs crits de celui qui fut l'un des plus grands crivains de science-fiction du vingtime sicle. Voire l'un des plus grands crivains amricains de son temps. C'est pourquoi nous allons voir, au cours des paragraphes qui suivent, en quoi VALIS est digne de l'intrt que d'aucun peut lui porter, au travers de trois aspects emblmatiques de l'oeuve : le sens et l'absence, le rationnel et l'irrationnel, et ce que j'appellerai, par jeu, la "littraltrit". Chers lecteurs, bienvenue dans le monde invraisemblable de VALIS.

L'une des couvertures de VALIS. L'une des couvertures de VALIS. L'une des couvertures de VALIS. L'une des couvertures de SIVA.
Quo VALIS ?


Ds les premiers chapitres, Philip K. Dick plonge son lecteur dans un univers instable, aux cts d'un narrateur peu fiable et de son double dpressif et dprci. Cet univers est celui d'un homme abattu qui, parce qu'il ne parvient plus donner du sens sa vie, se trouve sur le point de se donner la mort. Source de ses maux - et, donc, de ses mots -, la femme, protiforme, qu'elle s'appelle Gloria, Stephanie, Sherri ou Linda. Toujours il cherchera dans le sein d'une crature du sexe oppos, souvent malade ou sur le point de mourir, une raison de vivre ; c'est--dire, pour lui, l'amour. On notera que la vrit (le diagnostique de l'hernie de son fils, qui lui sauvera la vie) lui est d'abord rvle par un rayon de lumire rose qu'il croit avoir reu de plein fouet ("God [...] had fired a beam of pink light directly at him, at his head, his eyes"), la connotation fminine (voire utrine) de cette couleur n'tant pas anodine, tout comme il n'est pas anodin que ce soit une petite fille sur le point de trouver la mort elle-mme, Sophia, qui lui rvle la nature de l'homme et l'entrane ensuite plus profondment encore dans son abme intrieur de rflexions et de qutes insanes, plaant de la sorte de nouveaux crans entre lui et la ralit. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard non plus si, dans le deuxime chapitre, Fat explique la nature du faisceau lumineux qu'il a reu de Dieu en le comparant ce qu'il est parfois possible de voir sur un cran de tlvision, ce mme cran sur lequel se clt l'histoire, qui se referme et se resserre ainsi sur elle-mme. Tel un pige doigts chinois (ou "menottes siamoises") - ce jouet revenant rgulirement sous la plume de Phil (ou bien au Phil de sa plume, comme on voudra) pour illustrer mtaphoriquement la situation de Horselover Fat : "Let it be said that one of the first symptoms of psychosis is that the person feels that perhaps he is becoming psychotic. It is another Chinese finger-trap. You cannot think about it without becoming part of it. By thinking about madness, Fat slipped by degrees into madness." (fin du premier chapitre : "Disons que l'un des premiers symptmes de la psychose, c'est quand la personne a l'impression que, peut-tre, elle devient psychotique. C'est encore un pige doigts chinois. On ne peut pas y penser sans finir par le devenir. En pensant la folie, Fat perdait peu peu la raison."). Vouloir comprendre, c'est donc admettre, au fond, qu'il n'y a rien comprendre - une vrit dont Phil et Fat, tout comme le lecteur, auront bien du mal "accoucher" - car il est vrai que le mcanisme de VALIS repose en partie sur une forme particulire de maeutique.

Le pige  doigts chinois.
Le pige doigts chinois : plus on tire, plus le tube se contracte.


La vrit, c'est qu'il n'y a rien de vrai. Peut-tre. C'est l une conclusion commune nombre des crits qui composent l'oeuvre de Philip K. Dick, chez qui la ralit n'est jamais ce qu'elle semble tre au premier abord : dans Ubik (1969), on finit par dcouvrir que les protagonistes voluaient dans le rve d'un autre, et, dans The Man in the High Castle (Le Matre du Haut Chteau, 1962), le lecteur dcouvre le monde tel qu'il aurait t si les Allemands avaient gagn la seconde guerre mondiale, tandis que l'un des personnages principaux, Nobusuke Tagomi, entrevoit notre propre ralit lors d'une piphanie mmorable, si bien qu'aucune des deux ralits n'apparat comme relle ou vraie. Nous ne pouvons donc pas nous fier ce que nous voyons et percevons, tout comme nous ne pouvons pas nous fier ce qu'un auteur ou narrateur de roman nous raconte. Tout est reprsentation. Tout est fiction. Nous continuons de vivre dans la caverne de Platon, pris au pige de nos propres ombres. Comme l'est Horselover Fat, qui a plus ou moins conscience de n'avoir pas rencontr Dieu, VALIS ou mme Zebra, mais bien plutt lui-mme. Et c'est en tentant de trouver un sens au monde (c'est--dire l'oeuvre de ce Dieu qui n'est autre que lui-mme) qu'il se retrouve confront son irrationalit intrinsque : et plus il ratiocine, plus il en cherche les causes - les raisons -, plus il s'enlise dans la draison. Les raisonnements ("rayonnements", serait-on tent d'crire ici) mtaphysiques qui parsment l'oeuvre - et qui en constituent mme l'essentiel - sont autant de masques par lesquels Fat entend recouvrer la raison - et recouvrir d'un sens, quel qu'il soit, le nant que rvle justement le sens - par son absence. Le rationnel et l'irrationnel ne font alors plus qu'un, tout comme Fat et Phil, le bien et le mal, la vie et la mort, deux faces d'une mme et unique pice. Qui ne peuvent se rencontrer, sans quoi la pice n'en serait plus une. A ce stade de notre analyse, on pourrait tre tent d'avancer qu'ici, Philip K. Dick, l'auteur, dmontre et fait la preuve par la fiction que toute rflexion sur l'univers et ses origines ne peut en dfinitive mener qu' des aberrations logiques, face auxquelles se trouvent dpuis quelque temps dj bloqus les astrophysiciens, comme en tmoigne l'essai des frres Bogdanov, Le Visage de Dieu (dans lequel, fait du hasard ou non, les deux jumeaux proposent une thorie selon laquelle l'univers n'aurait au dpart t, comme le pense Fat, qu'informations...), ou bien encore le clbre ouvrage de Stephen Hawking, Une brve histoire du temps, dans lequel on aurait bien du mal dnombrer les occurrences du maudit mot "Dieu". Et par quoi les astrophysiciens sont-ils bloqus ? Par l'apparente impossibilit d'tablir une thorie totale de l'univers, qui unifierait la thorie de la relativt gnrale, valable pour tous les phnomnes l'chelle macroscopique, et celle des quanta, son exacte oppose. Impossible pour l'instant de savoir si l'hypothse de VALIS est valide. La rflexion poursuivra donc son cours, accumulant l'infini les effets de miroir, l'homme ne trouvant au bout du compte jamais d'autre image que la sienne propre.

Philip K. Dieu
Philip K. Dieu


Et c'est bien dans cette situation que l'auteur place, en ralit, son lecteur son insu. En bon postmoderniste qu'il est, Philip K. Dick ne se prive pas de faire commenter par son propre narrateur, au sein mme de son roman, les artifices littraires dont il use et abuse, et ce ds le premier chapitre, qui commence la troisime personne pour se terminer la premire, introduisant de manire inattendue dans l'histoire ce narrateur que l'on croyait au dpart htrodigtique : "I am Horselover Fat, and I am writing this in the third person to gain much-needed objectivity." ("Horselover Fat, c'est moi, et j'cris la troisime personne afin d'avoir cette distance objective dont j'ai tant besoin.") "Je est un autre", donc, s'il est permis de citer ici Rimbaud. Comme on peut le lire, Phil, paradoxalement, dtruit dans cette simple phrase la fois son statut de narrateur fiable et l'objectivit qu'il prtend par ce moyen rechercher, laissant son lecteur hypothtique le choix de dcider s'il est, oui ou non, compltement fou. Or, c'est un choix qui implique au pralable une suspension volontaire d'incrdulit - "willing suspension of disbelief", comme le disait Coleridge -, soit l'implicite acceptation de l'univers propos par l'auteur. Une croyance, en somme, en la ralit cre pour nous par K. Dick. Une ralit dont ce dernier passe nanmoins son temps saboter le ralisme, comme nous l'avons vu, tel point que les protagonistes eux-mmes finissent par douter de ce qu'ils peroivent, de sorte qu'une autre ralit la remplace lentement, presque insidieusement, plus instable, tout aussi dstabilisante pour les personnages que pour les lecteurs. Et c'est parce qu'elle peut s'effondrer tout moment que l'on se prend au jeu. Le livre sort de sa propre fiction pour redevenir livre, pour redevenir objet du monde rel, redevenir lettre, redevenir l'autre, tant et si bien que ce qu'il renferme et libre dans l'imagination du lecteur finit par contaminer la ralit de ce dernier. Il se retrouve alors face lui-mme, et le doute s'insinue, l'oppose sa propre conscience, ce qu'il croit savoir. Il finit par se demander s'il n'est pas lui-mme un peu fou - aprs tout, lui aussi, vit dans un monde accessible uniquement par le truchement d'crans interposs, de reprsentations, voire de reprsentations de reprsentations, qui l'empcheront tout jamais d'avoir directement accs la substance du rel - jusqu' sa mort, tout du moins. Car la mort est ce qui, par essence, chappe toute forme de reprsentation. Parce qu'il n'est point de fuite face la mort, la mort devient ainsi point de fuite. Et l'auteur d'enfermer son lecteur potentiel dans un pige doigts de sa confection : le livre redevenu rel, par ses artifices et la circularit de sa structure, par son dcalage ironique et sa dimension mtafictionnelle, par la confusion qu'il exhibe et par les incessantes lucubrations mtaphysiques de Fat, tout individu normalement constitu se met alors en chercher le sens, tenter de le comprendre, tout comme Fat cherche comprendre l'univers et Dieu. Et plus il cherche comprendre, moins il comprend. L'homme ne peut en effet comprendre, ne peut faire sien, ne peut intgrer ce qui lui est extrieur et le dpasse. Ce tentant, ce dernier s'aperoit bien vite qu'il est, justement, dpass. De la lettre ne reste ds lors plus que l'Autre - ce que nous appelions, plus haut, la littraltrit.

Si le temps n'tait pas venu de conclure, nous pourrions encore ici parler du thme du double et de la dualit, sur lequel repose en grande partie le mcanisme labyrinthique de l'oeuvre, ou bien encore de la dimension autobiographique de VALIS, qui fourmille de dtails directement issus de la vie de son auteur (ne manquez pas de lire, ce sujet, l'excellent Je suis vivant et vous tes morts (1993), d'Emmanuel Carrre), et nous pourrions aborder bien d'autres points encore, tant ce roman, l'un des derniers crits par le matre, est riche. Il va de soi, galement, que l'interprtation propose plus haut n'en est qu'une parmi tant d'autres - il ne s'agit, en somme, que d'une reprsentation subjective, si je puis me permettre le plonasme - ; elle n'a donc rien de vrai, si ce n'est qu'elle reprsente assez fidlement la reprsentation que s'est faite l'auteur de ces lignes du roman de K. Dick. Il (Erwan Bracchi, donc moi-mme) espre vous avoir donn l'envie de parcourir une fois au moins les pages de VALIS, un monde de mort, de mots et de papier dont on a bien du mal revenir, une fois le livre lu. Attention, cependant, il se pourrait bien qu' sa lecture votre vision du monde change tout jamais, vous plaant dfinitivement face aux dmons de votre propre dmence.


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