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Freddy sort de la nuit


Freddy sort de la nuit Anne : 1994

Titre original : Wes Craven's New Nightmare

Ralisateur : Wes Craven

A l'occasion des dix ans de la cultissime srie des Freddy, Wes Craven, le ralisateur des Griffes de la nuit, dcide de reprendre enfin les manettes et de s'atteler la ralisation d'un nouvel pisode, dans lequel Heather Langenkamp, qui campait l'hrone du premier volet des aventures du clbre croque-mitaine, et l'quipe du nouveau film en prparation, sont la proie de phnomnes tranges - il semblerait en effet que la crature imagine par Wes Craven tente par tous les moyens de sortir de l'cran pour rejoindre notre ralit, de sortir de la nuit des salles obscures afin de faire couler le sang dans nos songes. Alors que des tremblements de terre se succdent et rivalisent de violence en Californie du Sud, Heather voit son fils, comme possd, sombrer peu peu dans les abysses d'une folie sans fin dans laquelle les cauchemars finissent par se confondre avec le monde rel et le monde rel avec celui des cauchemars. Lorsque son mari meurt dans un accident de voiture pour le moins bizarre - on le retrouve avec de profondes marques de griffes sur le torse -, elle comprend cependant que son cher petit n'est peut-tre pas si fou - moins qu'elle ne soit elle-mme en train de devenir folle. Ce qu'elle dment. Dans le doute, elle s'ouvre nanmoins son entourage, John Saxon, l'acteur qui interprtait son pre, Robert Englund, alias Freddy Krueger, Robert Shaye, le producteur, et mme Wes Craven, qui lui expliquera que c'est l justement le scnario de son nouveau film, et qu'il serait peut-tre bon pour elle d'accepter de jouer le rle de Nancy Thompson une dernire fois, pour elle-mme et pour le public, afin d'exorciser ses dmons. A l'occasion des dix ans de la cultissime srie des Freddy, donc, Wes Craven, le ralisateur des Griffes de la nuit, dcide de reprendre enfin les manettes et de s'atteler la ralisation d'un nouvel pisode...

Aprs les excellentes Griffes de la nuit, l'trange Revanche de Freddy, les assez bonnes Griffes du cauchemar, le passable Cauchemar de Freddy, le nullissime Enfant du cauchemar et la ridicule Fin de Freddy : l'ultime cauchemar, Wes Craven revient et redonne ses lettres de noblesse la franchise qu'il a cre, la sublimant pour en raliser ce qui constitue probablement, avec Les Griffes de la nuit, le meilleur pisode de la srie - du moins pour l'auteur de ces lignes. En effet, alors qu'il aurait pu se contenter de nous livrer un ple remake du premier volet de la saga, le ralisateur fait le pari de surpasser l'orginal en nous proposant une exprience cinmatographique radicalement diffrente, une oeuvre auto-rfrentielle et mtafictionnelle qui dj pose les bases du futur Scream et fait sortir Freddy Krueger et le spectateur de la nuit amricaine pour les plonger dans l'enfer du dcor. Nous allons voir, au cours des paragraphes qui suivent, comment le crateur s'y prend pour instiller, au fur et mesure que Freddy Krueger parvient crever l'cran de ses griffes, un climat de terreur proprement fantastique au sein de son film et renouvelle avec maestria le genre qu'il entend ressusciter en mme temps que sa crature.

Pour commencer, le ralisateur de Freddy sort de la nuit remonte, comme il le faisait dj dans le premier pisode, aux orgines du cinma d'horreur, c'est--dire, tout d'abord, au conte de fes, dont les films d'horreur ont tendance reprendre la structure et qu'il place au coeur mme de son intrigue, l'enfant de Heather Langenkamp trouvant la force de rsister au croque-mitaine ou, devrais-je dire, l'ogre Freddy Krueger, dans le rcit terrifiant d'Hansel et Gretel, qui lui donne la fin l'ide de semer dans son lit des somnifres afin que sa mre le rejoigne au pays des rves. Il ne faut cependant pas non plus oublier le roman gothique et la littrature fantastique de la fin du dix-huitime et du dbut du dix-neuvime sicle, dont on retrouve ici nombre d'lments caractristiques. Ainsi, c'est par une srie de phnomnes naturels - des tremblements de terre rptition - que l'arrive surnaturelle de Freddy Krueger, l'instar du Dracula de Bram Stoker ou du monstre de Frankenstein, ou plutt son retour, est annonc de manire symbolique au dbut du film, au mme titre que ce seront au dpart bien plus souvent les consquences de sa prsence malfique sur son environnement que sa prsence physique elle-mme - si l'on peut dire - qui seront visibles l'cran, Wes Craven donnant ainsi son spectateur une avance considrable sur ses protagonistes, qui, eux, peuvent et surtout doivent logiquement douter de cette activit paranormale au sein de leur univers, ce qui est d'autant plus crdible que les acteurs jouent ici leur propre rle, y compris l'quipe technique. Cette avance que possde le spectateur sur l'ensemble des personnages est la source d'une tension, d'une angoisse permanente inhrente au cinma d'horreur depuis Psychose (1960, Alfred Hitchcock), d'une horreur qui, justement, le dfinit. D'un suspense qui ne peut fonctionner que si l'on y croit.

Or, cette croyance repose essentiellement sur deux aspects du film : le jeu sur les rfrences et l'auto-rfrence. Pourquoi ? La rponse est simple. Tout d'abord, en multipliant, comme il est de coutume dans la srie des Nightmare on Elm Street, les clins d'oeil et les hommages aux oeuvres dans lesquelles il puise son inspiration, qu'elles soient littraires, comme nous l'avons vu, ou cinmatographiques, le ralisateur met en place un rseau de signes et de significations qui se mlent et s'entremlent tout la fois pour inscrire l'oeuvre dans une certaine tradition, qui va du Nosferatu (1922) de Murnau - l'ombre de Freddy n'tant autre que celle du fameux vampire - L'Exorciste (1973) de William Friedkin - l'enfant finira par vomir sur sa mre et lui hurler dessus d'une voix d'outre-tombe -, faire appel l'inconscient esthtique du spectateur et, de la sorte, affirmer clairement son statut de fiction, qu'il renforce par ailleurs en jouant sur l'auto-rfrence et l'auto-drision. C'est ainsi que nombre de scnes se droulent dans la maison de Heather Langenkamp, alors qu' la tlvision sont diffuses, pour la nime fois, Les Griffes de la nuit, que Robert Englund apparat sur le plateau d'une mission grand public dguis en Freddy Krueger face des personnes elles aussi dguises en croque-mitaine - un grand moment d'humour et d'horreur, les deux tant bien sr intimement lis -, et que l'actrice principale se retrouve la fin, bien malgr elle, dans le rle de Nancy Thompson nouveau, comme si cette histoire fictive ne pouvait que se rpter ad vitam aeternam, encore et encore, la manire dont on se passe et se repasse un film qu'on apprcie particulirement. L'adhsion du spectateur est donc emporte, non par le truchement d'une mise en scne raliste l'extrme, tant dans le fond que dans la forme, mais au contraire par celui d'une mise en abme sans fin - le film se contenant lui-mme - grce laquelle l'oeuvre cinmatographique entend s'afficher en tant que telle. Summum de cet infini jeu de miroirs, cette scne centrale de rencontre entre Heather et Wes, o ce dernier lui explique le scnario du film dans lequel ils se trouvent, et qui se referme sur un fondu au noir partir d'un gros plan d'cran d'ordinateur, sur lequel est inscrite, en vert sur fond noir, la conversation qui vient de se drouler sous nos yeux, suivie d'un fatidique "Fade to black" ("Fondu au noir")...

La tension vient donc de ce que les spectateurs prennent peu peu conscience que les personnages sont pigs dans un univers fictif, c'est--dire mis en pices au sein d'une mise en scne diabolique, celle du machiavlique Wes Craven, sans jamais que cela soit dit pour autant. Ce qui explique le titre original, Wes Craven's New Nightmare, dans lequel on s'aperoit aisment que le crateur a remplac la crature, qui n'apparat finalement qu'assez peu pendant ce long mtrage. Le ralisateur poursuit par l le parallle qu'il tablissait dj dans le premier opus entre lui-mme et Freddy Krueger, mais ajoute cette rflexion sur le processus de la cration cinmatographique l'ide que cette cration semble, une fois termine, toujours chapper d'une manire ou d'une autre son crateur : une fois mis au monde - l'expression prend tout son sens ici - dans les salles de projection, Freddy Krueger aussitt s'intgre l'inconscient collectif, il entre dans les cauchemars des personnes relles, comme il le fait dans Freddy sort de la nuit, se retourne, l'instar de la crature de Frankenstein, contre ceux qui lui ont donn la vie pour la leur prendre et vritablement la faire sienne. Il perce de ses griffes le fin tissu de la fiction pour entrer dans une autre fiction, celle de notre ralit quotidienne, o notre reprsentation du monde se confond irrmdiablement avec le monde lui-mme, de sorte que nous finissons tous par vivre dans un immense rve commun dont seule la mort la fin nous tire et nous retire. Il se transforme, se mtamorphose au fil du temps, des interprtations et des films. Freddy devient une franchise - on notera pour le coup l'humour particulier du ralisateur, qui de la sorte s'amuse des suites plus ou moins heureuses que d'autres ont ralises dans le but vident de faire du profit, parfois au dtriment du sens qu'il attribuait l'origine son oeuvre -, sombre dans la caricature et dshonore ainsi son pre - ou le surprend. Pour son grand retour derrire la camra, Wes Craven dcide donc de se mettre galement devant cette dernire, peut-tre afin de rappeler Freddy Krueger - mais tout le monde galement - qu'il est le seul matre bord - qu'il est, en somme, le chef d'oeuvre.

En conclusion, cette vertigineuse mise en abme qu'est Freddy sort de la nuit nous en apprend normment sur l'ide que le ralisateur se fait de son art, du cinma d'horreur et du cinma dans son ensemble, nous dvoile les dbuts d'une rflexion qui trouvera son apoge dans la srie des Scream - qu'il matrisera cette fois de bout en bout sans en perdre un morceau -, nous dmontre enfin sans mal l'tendue de ses talents de conteur fantastique et permet Freddy Krueger de finir en beaut dans une oeuvre magique et magistrale qui le replace - ou plutt le remet sa place - en haut de l'affiche.

Note : 9/10

P.S. : les spectateurs avertis auront sans doute et sans mal remarqu l'importance du tlphone dans les films de Wes Craven. Ici, Heather Langenkamp est, au dbut du film, comme dans Scream, harcele par un maniaque, qui la terrorise en se faisant (peut-tre) passer pour Freddy Krueger. Ces mmes spectateurs auront galement remarqu l'amusant jeu de clins d'oeil qui lie la srie des Evil Dead aux Freddy raliss par Wes Craven : en effet, dans Les Griffes de la nuit, Nancy Thompson regarde Evil Dead la tlvision, tandis que, dans dans le deuxime pisode de la trilogie de Sam Raimi, Ash, sous le coup d'une indicible terreur, se retrouve, comme Nancy Thompson, avec une mche blanche dans les cheveux. Enfin, dans Freddy sort de la nuit, le ralisateur choisit de faire apparatre nouveau quelques cheveux blancs sur la tte d'une Heather Langenkamp pouvante...


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