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Land of the Dead - Le Territoire des morts


Land of the Dead - Le Territoire des morts Anne : 2005

Titre original : Land of the Dead

Ralisateur : George A. Romero

Dans un futur proche. Les morts ont envahi la terre, et les survivants se sont barricads dans les rues de Pittsburgh. Tandis que les plus riches profitent d'appartements luxueux, d'une nourriture abondante et d'un certain confort consumriste dans le gratte-ciel de Fiddler's green, les pauvres s'entassent tels des insectes grouillants dans des bidonvilles infects et des mercenaires risquent chaque jour leur vie pour protger la ville, la surveiller et la ravitailler. Riley fait partie du groupe des ravitailleurs. Il en est mme le chef. Arm d'un tank futuriste, il organise chaque jour avec ses coquipiers des expditions courageuses en territoire zombie, dans l'espoir de pouvoir un jour tout quitter pour aller au nord et repartir zro. Devenir le pre d'une toute nouvelle humanit. Sous ses ordres, Cholo, jeune arriviste un tantinet naf, rve, lui, de rejoindre l'lite au sein de Fiddler's Green, moyennant de durs efforts, d'importants sacrifices et, surtout, maintes petites attentions l'gard de M. Kaufman, le propritaire du complexe. Trahi, Cholo se rebelle et s'empare de la forteresse mobile de Riley, menaant d'exploser le gratte-ciel coups de lance-roquettes s'il n'obtient pas ce qu'il dsire. Cependant que Riley se lance sa poursuite, les zombies, mens par un pompiste revenu des pompes funbres un peu plus intelligent que les autres, finissent par franchir les remparts de la ville, l'envahissent et la mettent feu et sang, ne faisant qu'une bouche de ses habitants, rendus totalement impuissants par la chute des barricades.

Vingt ans aprs Le Jour des morts-vivants, George A. Romero revient ses premires amours, la sortie rcente du remake de son Crpuscule des morts-vivants, le Dawn of the Dead de Zack Snyder, et le regain d'intrt pour ce genre oubli que suscita ce dernier auprs du grand public, aux cts du jeu vido Resident Evil (1996) de Capcom, lui ayant permis d'obtenir un budget consquent pour la ralisation d'un nouveau film de zombies, le quatrime volet de sa grande saga des morts-vivants. J'ai nomm Land of the Dead - Le Territoire des morts. Et force est de constater qu'il s'agit, bien des gards, d'une russite, comme nous allons le voir au cours des lignes qui suivent.

Pour commencer, si l'esthtique soigne du film nous ramne au cinma d'pouvante et d'horreur dans ce qu'il a de plus classique, avec ses cratures mortes-vivantes au visage ravag par une lente dcomposition dont les membres et les mouvements ne sont pas exempts, ses clairages expressionnistes, ses personnages strotyps (Riley le rveur, Cholo le prolo qui se la joue solo, Kaufman le connard, Slack la salope et Charlie le charlot), son atmosphre tout aussi cauchemardesque (les zombies s'approchent inluctablement de la ville et les derniers survivants sont devenus prisonniers de leur dernier refuge) qu'onirique (la traverse du fleuve par une horde de morts-vivants affams nous rappelle sans mal certaines oeuvres de Lucio Fulci, tandis qu'une autre scne se contente de suggrer l'horreur d'un dmembrement par un habile jeu d'ombres chinoises) et pour finir l'interminable nuit dans laquelle le film se trouve presque tout entier plong, comme c'tait d'ores et dj le cas dans La Nuit des morts-vivants, Land of the Dead - Le Territoire des morts aborde galement les grands thmes du ralisateur, ceux-l mmes qui lui permirent autrefois de dpoussirer considrablement le genre, autrement dit de le ramener la vie.

Le premier de ces thmes, c'est, bien videmment, la socit de consommation. Les morts-vivants tant ce qu'ils sont - ou plutt ce qu'ils taient -, ils passent le plus clair de leur temps se repatre de chair - humaine, en l'occurrence. A consommer, consommer, consommer. Et se consumer. Ces esclaves moribonds du monde moderne (cf. l'article Je dpense donc je suis) se multiplient de manire exponentielle, comme c'est gnralement le cas au sein des couches les plus pauvres d'une population donne, de telle sorte que leur mort vritable importe peu. Tuez-en dix aujourd'hui, cent reviendront demain. Parfois mme, ils s'entre-dvorent. Et jamais n'interviennent pour sauver les leurs d'une fin certaine. Dpourvus d'me, ils se dplacent sans vritable but, au gr de leur apptit. Dsolidariss les uns des autres bien qu'voluant en groupe, en masse, ils errent sans conscience. Incapables de penser par eux-mmes, ils se laissent facilement avoir par des subterfuges lumineux et colors - les feux d'artifice - qui ne servent finalement qu' contenir momentanment leur violence l'gard des vivants. A prvenir toute rvolte - ou comment donner un sens quivoque l'expression "mieux vaut prvenir que gurir". De leur ct, les vivants ne sont pas sans leur ressembler : fascins par les publicits du Fiddler's Green, en ralit totalement endoctrins, ces derniers nourrissent le fol espoir de rejoindre un jour l'lite au coeur de ce gigantesque centre commercial et de passer enfin d'une logique de pnurie permanente celle d'une abondance en apparence dpourvue de toute limite. Le paradis terrestre, en somme. En attendant, ils s'entretuent mais ne s'entraident gure ou bien rarement, se reproduisent et pullulent dans l'indigence dltre d'un bidonville infme sis au pied de la tour du Fiddler's Green, se nourrissent des restes que veulent bien leur abandonner les plus riches et se laissent divertir (c'est--dire, tymologiquement parlant, dtourner de leur voie) par des jeux d'une btise et d'une violence extrmes (on envoie de jeunes prostitues dans des cages entirement closes se faire triper par des groupes de zombies tout aussi voraces qu'agressifs), des jeux sponsoriss dans le secret par M. Kaufman en personne, qui semble ainsi se conformer - pour mieux rgner - la philosophie politique d'un certain Jules Csar : panem et circenses. Du pain et des jeux. Et de la peur : la menace des morts-vivants (et donc de la mort), tenus l'cart, comme s'il s'agissait l d'une forteresse imprenable, par un fleuve, quelques malheureuses barrires et des gardes surarms, permet Kaufman d'instaurer une hirarchie difficile renverser parmi les derniers survivants et d'asseoir son pouvoir en prtendant assurer la protection de ses sujets les plus pauvres, soumis de la sorte ses moindres dsirs. Autrement dit rduits en esclavage.

Ce n'est donc pas uniquement la socit de consommation, que vise George A. Romero, mais galement son corrlaire, la socit du spectacle, que dcrivait en son temps Guy Debord. En tmoigne la mtaphore (car c'en est une) des feux d'artifice. Ces fleurs nocturnes captivent et capturent l'attention des morts-vivants quelques instants, le temps pour les vivants de franchir leurs lignes sans y laisser la peau. Dans le monde rel, cette stratgie porte le doux nom de fiction, bien qu'elle ne soit pas toujours dsigne de la sorte. En effet, s'il est ais de reconnatre sries, films et jeux vido pour ce qu'ils sont, il en va tout autrement de certains mdias, notamment les bulletins d'information, qui prtendent rvler aux spectateurs la vrit par le truchement des actualits (actuality signifiant en anglais ralit). Ces derniers ne font pourtant que nous prsenter une certaine reprsentation du monde, une certaine vision, ce qui, selon l'auteur de ces lignes, constitue l'essence mme de toute oeuvre de fiction, ft-elle scientifique (un calcul mathmatique, ce n'est jamais que la reprsentation, sous forme de chiffres et d'oprations, d'une ralit la plupart du temps concrte, observable et palpable). Le rle de toute fiction, sa fonction sociale, selon la vision que nous en donne le ralisateur, serait donc de divertir (au sens tymologique du terme) la populace, de canalyser la violence directement issue des ingalits sociales, de l'ignorance crasse et des frustrations engendres par le systme consumriste, les hommes s'y dfinissant hirarchiquement plus par ce qu'ils ont que par ce qu'ils sont, dans le but de maintenir les lites en place, la fiction du discours politique permettant par exemple de vendre et de faire accepter implicitement, par le biais du bulletin de vote, ce systme au bas peuple, tenu de travailler, de payer des impts et de consommer tout en manifestant le moins possible son mcontentement, la dmocratie n'tant par consquent qu'un leurre - n'oublions pas que ce ne sont pas les citoyens qui gouvernent et prennent les dcisions importantes (ce qui devrait logiquement tre la dfinition mme de la dmocratie - le "pouvoir du peuple"), mais des personnalits publiques gnralement sorties de grandes coles, finances par d'obscurs organismes et que personne n'a vritablement choisies. Ces lites, maintenues en place grce au dur labeur des classes moyennes, leur offrent en change des feux d'artifice (de la poudre aux yeux, dans tous les sens de l'expression, l'accident de voiture mortel et la guerre dans d'autres pays faisant cet gard tout aussi bien l'affaire que des films d'horreur ou d'action), mais le monde rel n'est pas immuable et le changement - invitable et, surtout, radical - finira tt ou tard par se produire.

C'est en effet ce dont semble nous avertir le ralisateur, qui nous prsente dans son film un microcosme aux allures de mtonymie : tandis que les pauvres (les zombies) s'amassent aux portes de la ville, contaminant quiconque a le malheur de s'aventurer hors les murs, les classes moyennes infrieures se tassent dans des taudis au pied du Fiddler's Green avec l'espoir (symbolis bien videmment par la couleur verte dont le complexe ne porte que le nom) de s'y voir accepter un jour, contemplant avec envie leurs suprieurs hirarchiques vivre dans le calme, le luxe et la volupt, sous la protection d'une lite soucieuse de prenniser cet Etat miniature par tous les moyens. Malheureusement, la classe moyenne, petit petit, se meurt (ici littralement), renforant de la sorte progressivement les rangs des morts-vivants et les rendant chaque jour plus nombreux et, par consquent, plus forts. Invitablement, le voile de la fiction finit par tomber (les morts ne sont plus distraits par les feux d'artifice - ils ne sont plus dupes), laissant place la rvolte, mene par un Mose des temps modernes zombifi, que ses cons gnrent d'abord, avant de le suivre travers les eaux du fleuve pour aller se librer de leurs matres coups de morsures sanguinaires et rejoindre la terre promise. Il ne faudrait cependant pas croire que George A. Romero se fait ici le porte-parole des opprims. Ce dernier ne fait en effet que dresser un tableau critique de la socit amricaine un moment donn (quelques annes aprs les attentats du 11 septembre, d'o, peut-tre, la tour, ses occupants richissimes et sa chute symbolique), comme il le fait une fois tous les dix ou vingt ans depuis La Nuit des morts-vivants (1968), l'humour omniprsent confinant plus la satire qu'au pamphlet idologico-politique. En tmoigne ce travelling latral l'intrieur du Fiddler's Green, qui nous mne de ses occupants une cage magnifique o sont enferms, au premier plan, quelques malheureux oiseaux...

De gauche  droite : Simon Pegg, une jeune fille stupide et Edgar Wright. En conclusion, si Land of the Dead - Le Territoire des morts peut au premier abord sembler d'un manichisme social un tantinet naf, voire caricatural, il n'en est pas moins le reflet morbide d'un monde qui tourne vide - et mme avide - et se voit rong de l'intrieur par ses propres excs, renvoyant le spectateur lui-mme, venu voir, ou plutt consommer, un spectacle d'horreur, pour n'y dcouvrir au final que l'horreur du spectacle. Mais, comme nous le rappelle le matre lui-mme, tout cela n'est que pure fiction. D'o l'humour omniprsent, l'esthtique extrmement soigne de l'ensemble, le montage nergique, essentiellement constitu d'une succession de plans fixes et de travellings plus ou moins longs, les multiples scnes d'action, les jets de sang dans la grande et pure tradition du Grand-Guignol, le scnario parfois digne d'un western (des mchants et des moins mchants se disputent au fond pour une poigne de dollars), le jeu volontairement strotyp - mais naturel - des acteurs, tous excellents (John Leguizamo convainc sans mal dans le rle de Cholo, tandis que Dennis Hopper, l'interprte principal et ralisateur du cultissime Easy Rider (1969), film hippie d'un homme devenu rpublicain depuis, prend manifestement un grand plaisir jouer le rle du vilain capitaliste) et qui, pour une fois, ne sont pas tous inconnus (bien qu'on reste en famille, si l'on peut dire : Asia Argento, dont le pre avait collabor avec George A. Romero sur Le Crpuscule des morts-vivants, fait une trs bonne - sans mauvais jeu de mots - prositue), tout cela sans compter les multiples clins d'oeil au genre dont le matre a, par jeu, parsem son oeuvre, l'apparition, sous forme de zombies, des crateurs de l'hilarant Shaun of the Dead (qu' beaucoup apprci George A. Romero lors de sa sortie dans les salles en 2004), Edgar Wright et Simon Pegg, avec qui de jeunes cerveles se font prendre - en photo - dans les taudis, et celle du trs grand Tom Savini, toujours en motard moribond, n'tant pas des moindres. Vous l'aurez compris, ce film, qui permit l'poque George A. Romero de revenir la vie sur nos crans, est consommer sans modration.

Note : 8.5/10


Werna 2009-2023